IRD-CNRS : une histoire de recherche et de coopération à préserver

SNCS-FSU27 octobre 2026
Article de la VRS n°446 : IRD-CNRS : une histoire de recherche et de coopération à préserver

Annoncé à l’été 2026 sans aucune concertation, le projet d’intégration de l’IRD dans le CNRS suscite des inquiétudes quant au maintien de ses missions de recherche pour le développement soutenable et solidaire, de son autonomie et de ses coopérations scientifiques. Sa disparition comme établissement public à caractère scientifique et technologique (EPST) ne serait pas une simple opération de réorganisation.

Patrick Monfort
Membre du Bureau national du SNCS-FSU
Aline Tribollet
Directrice de recherche à l’IRD Membre du Bureau national du SNCS-FSU

 

Le programme gouvernemental « État efficace » prévoit l’intégration de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au sein du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) d’ici 2027. Il le présente comme une mesure de simplification et de renforcement de la recherche française. Derrière une apparente question d’organisation administrative se joue pourtant un choix beaucoup plus profond : celui du modèle de recherche publique et d’aide au développement que la France entend poursuivre avec les pays du Sud. L’IRD n’est pas un « petit CNRS » spécialisé dans les pays tropicaux. Son histoire, sa mission, son implantation internationale et ses partenariats ont construit un modèle scientifique original.

Une histoire singulière

L’histoire de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) commence en 1943 avec la création, sous le régime de Vichy, de l’Office de la recherche scientifique coloniale (ORSC) dont l’objectif est d’organiser la recherche scientifique au service de l’Empire français. À la Libération, cette histoire est profondément réorientée. Reconstitué par une ordonnance du gouvernement provisoire en novembre 1944, l’ORSC devient, en 1953, l’Office de la recherche scientifique et technique d’outre-mer (­ORSTOM). Les équipes scientifiques s’installent dans de nombreux territoires d’Afrique, de Madagascar, d’Amérique latine, dans les Caraïbes, en Guyane et dans les pays de l’Indo-Pacifique.
Avec les indépendances, l’­ORSTOM doit transformer en profondeur ses relations avec les nouveaux États. Ses recherches ne peuvent plus être pensées comme produites par la France sur des territoires administrés. Cette transformation sera longue. Au fil des décennies, l’­ORSTOM passe d’une logique de recherche « outre-mer » – c’est à dire hors des frontières hexagonales – à une politique de coopération scientifique avec les pays du Sud et à une politique de développement de ses îles ultra-marines. En 1984, l’­ORSTOM devient un établissement public à caractère scientifique et technologique. En 1998, il prend le nom d’Institut de recherche pour le développement (IRD).
Le changement de nom n’est donc pas anecdotique. Il accompagne une véritable transformation du projet scientifique et politique de l’établissement. Comme l’écrit l’historien ­Bernard Hours, le passage de ­l’ORSTOM à l’IRD correspond à un déplacement « de la colonie à l’agenda global  ».

De l’outre-mer au partenariat international

L’IRD d’aujourd’hui n’est plus ­l’ORSTOM des années 1950. L’institut se définit désormais par une recherche menée en partenariat avec les institutions scientifiques des pays du Sud et des îles ultra-marines françaises, notamment dans les zones intertropicales et méditerranéennes. Il s’agit d’une recherche qui associe co-production de connaissances, co-développement des capacités scientifiques, expertise et contribution aux politiques publiques. Les retombées de cette recherche sont aussi bien bénéfiques pour les pays partenaires de la France que pour la France elle-même et ses îles ultra-marines.
Ce modèle repose sur une idée simple mais décisive : les questions scientifiques concernant les sociétés et les écosystèmes des pays du Sud ne peuvent être durablement étudiées qu’avec les scientifiques de ces pays, dans la durée, en partageant les données, les équipements, les compétences et les responsabilités scientifiques.
Cette évolution est particulièrement visible dans les dispositifs développés par l’institut : laboratoires mixtes internationaux, jeunes équipes associées à l’IRD, réseaux internationaux de recherche, programmes de formation et allocations de thèse au Sud ou encore expatriation, missions de longue durée (supérieures à deux mois) et mobilité de partenaires du Sud vers le Nord ou du Sud vers le Sud (supérieure à deux mois).
Les chiffres de la présence de l’IRD dans le monde donnent une idée de l’implantation scientifique internationale construite au fil des décennies. Mais une implantation ne se résume pas à une liste de bureaux ou de laboratoires. Elle repose sur des relations humaines et institutionnelles, sur la confiance acquise avec les partenaires, sur la connaissance des terrains et sur des coopérations qui peuvent s’étendre sur plusieurs générations de chercheurs. Les doctorantes et doctorants formé-es dans les pays du Sud où est implanté l’IRD deviennent les partenaires des universités et organismes de recherche de ces pays et contribuent aux politiques publiques de leur pays, à leur développement soutenable et au renforcement des liens diplomatiques avec la France. C’est cette histoire relationnelle qui constitue une part essentielle du capital scientifique de l’IRD.

Une science qui se construit au Sud

Il existe une différence fondamentale entre faire de la recherche sur les pays du Sud et construire de la recherche avec eux. Cette différence n’est pas seulement éthique. Elle est scientifique.
Les grands enjeux contemporains – changement climatique, biodiversité, maladies émergentes, santé mondiale, ressources en eau, sécurité alimentaire, migrations, urbanisation, risques naturels, transformation des écosystèmes – sont des phénomènes globaux. Ils prennent des formes particulières selon les territoires, les sociétés et les histoires.
Une équipe travaillant sur le choléra, ou la dengue, le chikungunya, le zika et autres maladies vectorielles ne peut comprendre pleinement la dynamique spatio-temporelle et l’impact de ces maladies dans les pays d’origine et en France (hexagonale et outre-mer), sans travailler avec les scientifiques et les institutions de santé des pays concernés. De même, les recherches sur les écosystèmes tropicaux, comme les récifs coralliens, les sols ou encore les ressources halieutiques et les conséquences du changement climatique sur la biodiversité à l’échelle planétaire nécessitent des observations de longue durée et une connaissance fine des territoires et de leur dynamique.
C’est pourquoi le modèle de l’IRD ne consiste pas simplement à exporter les compétences françaises vers les Suds. Il vise à construire des compétences partagées, aux bénéfices réciproques. L’un des indicateurs les plus significatifs de ce modèle de recherche unique au monde est le nombre de co-publications produites avec les partenaires du Sud : l’IRD affiche 64 % de co-publications scientifiques réalisées avec un partenaire du Sud.
L’IRD n’est donc pas seulement un opérateur français de recherche internationale, reconnu pour ses travaux et sa manière de les mener. Il est aussi un outil de structuration de communautés scientifiques internationales.

Une institution de diplomatie scientifique

Cette spécificité explique pourquoi l’IRD est placé sous une double tutelle : l’établissement relève du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace (MESRE) et de celui de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE). Cette double tutelle traduit une articulation originale entre politique scientifique, coopération internationale et diplomatie.
Des chercheurs français et étrangers travaillent ensemble dans des laboratoires communs. Des doctorants sont formés, renforçant ainsi les capacités des Suds et les liens scientifiques et diplomatiques entre la France et ses partenaires. Des scientifiques circulent entre le Nord et le Sud mais aussi du Sud vers le Sud. Des données sont produites et partagées. Des infrastructures sont développées. Des programmes sont construits sur le long terme. Dans certains pays, la présence scientifique française repose largement sur ces relations.
La disparition de l’IRD comme institution ne ferait pas disparaître mécaniquement ces collaborations et l’investissement de la France sur le long terme. Mais elle modifierait leur cadre et, potentiellement, leur capacité à s’inscrire dans une stratégie scientifique internationale cohérente. C’est pourquoi la question du futur de l’IRD dépasse largement celle de la simple organisation administrative des organismes français de recherche. Elle touche à la place de la France dans la coopération scientifique internationale.

Le précédent du CNRS

L’argument selon lequel plusieurs établissements de recherche travaillant ensemble constitueraient nécessairement des « doublons » mérite d’être interrogé.
Le CNRS lui-même est né d’une volonté de coordination et de structuration de la recherche publique. Il a été créé le 19 octobre 1939, alors que la France venait d’entrer en guerre, avec la volonté de regrouper et de coordonner des dispositifs de recherche existants. Après la guerre, son histoire est celle d’une construction progressive d’un organisme généraliste, capable de couvrir l’ensemble des disciplines scientifiques. En 1966 apparaissent les premières unités associées, ancêtres des unités mixtes de recherche (UMRs) actuelles. Le principe même du CNRS repose donc largement sur la coopération avec d’autres établissements. En 1982, le CNRS devient un EPST, dans le cadre de la réorganisation de la recherche publique engagée par la loi d’orientation et de programmation de la recherche.
Il n’a jamais été question de faire du CNRS l’unique établissement de recherche français. Un paysage scientifique s’est progressivement construit avec différents EPST, aux missions et identités scientifiques distinctes : ­l’Inserm pour la santé, ­Inrae pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, ­Inria pour les sciences du numérique, l’IRD pour la coopération scientifique avec les pays du Sud. Cette diversité peut être une condition de l’efficacité collective.

Des partenaires, pas des doublons

Le CNRS et l’IRD coopèrent de longue date, à travers, entre autres, des UMRs. Cette coopération ne démontre pas qu’il faudrait fusionner les deux établissements. Elle démontre d’abord qu’ils sont capables de travailler ensemble.
L’existence d’UMRs signifie précisément que plusieurs institutions peuvent mettre en commun leurs moyens humains et scientifiques tout en conservant leurs missions propres. Pourquoi faudrait-il donc déduire de la réussite des coopérations entre les deux organismes la nécessité de supprimer l’un d’entre eux ? On pourrait tout aussi bien tirer la conclusion inverse : puisque la complémentarité fonctionne, renforçons-la… en allouant les moyens à la hauteur des enjeux planétaires qui impactent tout aussi bien la France hexagonale et ultra-marine que les pays du Sud.
Il existe évidemment des problèmes de coordination administrative. Les UMRs connaissent des difficultés liées aux différences de procédures, de systèmes d’information, de règles budgétaires ou de gestion des personnels. Mais ces difficultés peuvent être traitées. Simplifier les procédures n’implique pas nécessairement de supprimer les institutions.
Le projet de l’intégration de l’IRD dans le CNRS s’inscrit dans un contexte plus général de remise en question de l’organisation de la recherche publique en France. L’argument de la simplification : moins d’organismes, moins de tutelles, moins de procédures, davantage de moyens pour la recherche.
Mais une réforme de cette ampleur devrait être précédée d’une démonstration précise. Quelles économies sont attendues ? Quels seront les coûts de transition ? Que deviendront les personnels ? Quel sera le coût de la réorganisation des systèmes de gestion ? Comment seront maintenues les représentations et implantations internationales ? Comment seront conservés les dispositifs de partenariat ? Quelles seront les conséquences sur les unités mixtes ? Quel sera le bilan scientifique attendu ?
À ce stade, il n’existe pas d’étude contradictoire permettant de répondre précisément à ces questions. Il serait paradoxal de supprimer un établissement au nom de la simplification administrative sans avoir démontré que la réforme simplifierait le fonctionnement de la recherche.
Une institution peut disparaître rapidement sur le papier. Les relations scientifiques, elles, mettent des décennies à se construire.

Une mission de préfiguration sous surveillance

C’est dans ce contexte qu’a été annoncée, à l’été 2026, une mission de préfiguration destinée à examiner l’intégration de l’IRD dans le CNRS. Début septembre, a eu lieu une rencontre entre les représentants du ­MESRE, le ­SNCS-FSU et le ­SNTRS-CGT, rencontre qui a souligné le caractère encore largement flou du projet : absence de garanties sur la préservation de la personnalité juridique, l’autonomie budgétaire et la capacité stratégique de l’IRD ; incertitudes sur les missions, les emplois, les partenariats et la méthode de transformation…
C’est pourquoi le ­SNCS-FSU, avec le ­SNTRS-CGT et SUD Recherche EPST – bien qu’opposés à l’intégration de l’IRD dans le CNRS – demandent qu’une contre-expertise indépendante combinant une expertise certifiée pilotée par la F3SCT et un groupe de scientifiques indépendants de la direction générale, examine deux scénarios : celui du maintien et renforcement de l’IRD comme EPST ; et celui de son absorption éventuelle au sein du CNRS.
Si l’absorption est réellement le meilleur moyen d’atteindre les objectifs annoncés, elle doit pouvoir résister à une comparaison contradictoire avec l’hypothèse de maintien d’un IRD repensé.

Peut-on conserver l’IRD sans conserver l’EPST ?

Une question revient désormais avec insistance : même en cas de rapprochement avec le CNRS, pourrait-on conserver une « identité IRD » ? Il faut ici distinguer l’identité d’une institution et sa « marque ». L’IRD est aujourd’hui une personne morale de droit public, dotée de l’autonomie administrative et financière qui caractérise les EPST. Son statut lui donne une capacité institutionnelle propre : un conseil d’administration, des instances scientifiques et représentatives, un budget, des personnels, des dispositifs de recrutement et une capacité à contractualiser avec des partenaires. Une « marque IRD » ne disposerait pas nécessairement de cette autonomie.
La différence n’est pas seulement juridique. Elle est scientifique. Un organisme autonome peut définir une stratégie scientifique propre, identifier des priorités, développer des partenariats, signer des conventions et porter une politique internationale. Une structure intégrée à un autre organisme est nécessairement soumise à une stratégie globale définie à un autre niveau.
On peut certes imaginer une organisation interne garantissant une certaine autonomie. Mais il faudrait alors préciser son périmètre, ses moyens, sa gouvernance, sa capacité de décision et surtout sa pérennité (par exemple, en cas de changement de direction générale au plus haut niveau).
Autrement dit, si l’IRD doit être conservé au sein du CNRS, il faut pouvoir répondre à une question très concrète : qu’est-ce qui fera encore de l’IRD un institut avec un statut juridique, et non une simple ligne dans l’organigramme du CNRS ?

Réformer plutôt que faire disparaître

Défendre l’existence de l’IRD ne signifie pas défendre le statu quo. L’institut connaît des difficultés. Sa gouvernance doit être améliorée, comme l’a recommandé ­l’Hcéres dès 2020 et comme elle l’a réitéré en 2026, au vu des préoccupations exprimées par les personnels sur la dégradation des conditions de travail et sur le fonctionnement de l’établissement. Les relations avec les tutelles doivent être refondées.
Ces constats ne doivent pas conduire à penser que la disparition de l’IRD serait une solution. On peut au contraire défendre un projet d’IRD renouvelé : un IRD doté d’une stratégie scientifique pluriannuelle ambitieuse et recentrée ; un IRD capable de renforcer les équipes scientifiques des pays partenaires ; un IRD ciblant mieux ses dépenses en sollicitant moins, par exemple, de prestations auprès de cabinets privés très coûteux ; un IRD dont le dialogue social serait pleinement restauré et constructif, au service de l’intérêt général et de l’institut ; un IRD qui travaillerait davantage encore avec le CNRS, l’Inserm, Inrae, les universités et les autres organismes de recherche français…
En somme, il s’agit non de diluer l’IRD dans le CNRS mais de savoir comment organiser une meilleure complémentarité entre l’IRD et le CNRS.

Préserver une capacité d’agir

L’expérience de l’IRD montre que l’autonomie institutionnelle peut être mise au service d’une politique scientifique particulière. Le droit français reconnaît d’ailleurs explicitement aux EPST une personnalité morale et une autonomie administrative et financière. Cette autonomie n’est pas une survivance bureaucratique. Elle constitue le cadre juridique permettant à des établissements publics de porter des missions scientifiques différenciées.
L’enjeu est particulièrement important aujourd’hui. Les grands défis environnementaux et sanitaires ne connaissent pas les frontières. Le changement climatique, la perte de biodiversité, les maladies émergentes, les transformations des littoraux, les tensions sur l’eau ou les ressources alimentaires concernent simultanément les sociétés du Nord et du Sud.
La réponse scientifique à ces défis exige des coopérations internationales de long terme. Elle exige aussi de rompre avec les anciennes relations asymétriques entre producteurs et utilisateurs de connaissances. Sur ce terrain, l’expérience accumulée par l’IRD est précieuse. La France dispose aujourd’hui d’un outil scientifique original, construit sur plus de huit décennies d’histoire. « Sa disparition serait une erreur stratégique pour la France. »

 

Cet article est tiré du n°446 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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