Science, guerre et paix : des relations complexes
Les sciences et les technologies entretiennent depuis des siècles des relations avec le militaire faites d’innovations, d’intérêts stratégiques, d’engagements citoyens, de combats pour la paix… C’est dans ce processus complexe, que se dégage un monde de la recherche porteur de valeurs spécifiques en phase avec celles d’une société démocratique. À l’époque actuelle, la montée des tensions géopolitiques dans le monde exige de repenser ces relations. Ce texte propose une mise en perspective historique des multiples interactions entre recherche, guerre et démocratie et analyse la capacité des chercheurs à défendre des valeurs menacées de libre examen et de recherche de la vérité.
Claude Didry
Chercheur au CNRS en sociologie du travail
Membre de la commission administrative du SNCS-FSU
Boris Gralak
Directeur de recherche au CNRS en physique mathématique
Secrétaire général du SNCS-FSU
La fin de la Guerre Froide et l’effondrement de l’Union soviétique paraissaient avoir désamorcé le « moteur » que fut longtemps la guerre pour la recherche. En effet, les deux guerres mondiales ont porté à leur paroxysme l’économie de guerre, base d’un écosystème durable de l’armement autour d’agences et d’organismes liés au militaire. Mais, la fin des tensions Est-Ouest déplace les affrontements entre pays du terrain militaire vers le terrain économique.
La recherche s’en est trouvée affectée, à travers notamment la mise en cause des organismes et des régulations étatiques, jointe à la montée de l’hégémonie de la finance. Dans la « nouvelle économie des savoirs » qui a émergé au cours des trente dernières années, « le capital-risque, les fonds de pension, le Nasdaq, les start-up, et les avocats d’affaires sont devenus décisifs ». La recherche publique est demeurée l’un des derniers bastions de la recherche « fondamentale ». Cette page d’une mondialisation néolibérale « pacifiée » se tourne aujourd’hui, avec la croissance des budgets militaires sous les effets conjoints de la multiplication des conflits et des injonctions américaines à la hausse des dépenses militaires faites aux pays européens.
Cette évolution place le monde de la recherche face à un retour du militaire au premier plan de l’horizon des chercheur-es, parallèlement à une montée de l’illibéralisme et des attaques contre les libertés académiques.
GUERRE ET RECHERCHE, UNE INTRICATION HISTORIQUE
Les formes prises par la guerre dans l’histoire occidentale ont alimenté une activité technologique qui se développe dès l’Antiquité. Mais, du couple ville-siège qui domine pour longtemps la guerre du Moyen Âge à la Renaissance, émerge une véritable science de la guerre autour, d’une part, de la balistique avec les bases de la science sur le mouvement et de la mécanique depuis Galilée2 et d’autre part, la recherche de la prévisibilité des assauts, à partir de quoi construire les fortifications depuis Vauban. Dans la construction des fortifications et des vaisseaux de guerre, se pose alors la question de structures économiques capables de réaliser ces travaux, pour lesquelles
on parle d’« entreprise » en reprenant le terme qui désigne le siège d’une ville.
L’intrication entre science et militaire se manifeste encore quand l’École polytechnique, créée en 1794 pour assurer la formation d’ingénieurs généralistes, est militarisée par Napoléon en 1804 et reste aujourd’hui une école militaire sous tutelle du ministère des Armées.
La conflagration de 1914 ouvre la voie à une guerre industrielle, dans laquelle la recherche se trouve tout à la fois sollicitée par les états-majors et mobilisée dans des départements de grandes entreprises. Signalons ici l’émergence d’une
sidérurgie « scientifique » à Imphy, avec l’implantation d’un laboratoire sous l’impulsion d’Henri Fayol directeur général de la Société de Commentry-Fourchambault et Decazeville de 1888 à 19184. La guerre accélère chez les belligérants l’intégration de ces dimensions, en développant, au-delà de l’armement, le transport automobile, le secteur des transmissions ou celui de la chimie, pour les gaz de combat.
OUVERTURES SOCIALES ET SCIENTIFIQUES ISSUES DE LA GUERRE
Il est courant aujourd’hui de voir les dépenses militaires à travers le prisme du redressement des finances de l’État, requérant pour cela des « sacrifices » pour le monde du travail, la protection sociale et les services publics essentiels, éducation, santé, culture, enseignement supérieur et recherche publique. Ce fut le contraire qui se passa lors du premier conflit mondial en France, avec une expérience inédite de démocratie sociale et de maintien des rémunérations dans les industries d’armement menée par un ministre socialiste, Albert Thomas. Parallèlement, de nombreux scientifiques participèrent à l’effort de guerre, autour notamment de ce ministre.
C’est dans une période d’entredeux, la « drôle de guerre », que le CNRS est créé par un décret du 19 octobre 1939. Son grand architecte est Jean Perrin, qui en prend la tête au terme d’une carrière marquée par le prix Nobel de physique en 1926, la création de l’Institut (pluridisciplinaire) de biologie physico-chimique (IBPC) en 1927, puis après avoir été sous-secrétaire d’État à la recherche à partir de 1937. Dans le fascinant schéma qu’il griffonne en 1938, Perrin esquisse une « organisation de la recherche pure » qui, avec deux « comités » pour les « sciences objectives » et les « sciences humaines », rassemble toutes les disciplines, généralisant le modèle pluridisciplinaire de l’IBPC. Au vu de ce schéma, c’est une « recherche pure » que vise le CNRS, sans pour autant écarter, en « ordonnée », la « recherche appliquée ». La « recherche pure » croise ici la « recherche appliquée », notamment à des fins militaires, dans une course aux armements fondée sur les avancées scientifiques et technologiques concernant des questions industrielles (comme dans le cas du transistor) ou stratégiques (Türing avec Enigma).
Les avancées scientifiques et technologiques sont considérables au XXe siècle5, la recherche alimentant la guerre et la guerre accélérant ou encourageant la recherche. En France, le Commissariat à l’énergie atomique est créé en 1945, sous la direction de Frédéric Joliot-Curie, pour développer l’utilisation de l’énergie nucléaire dans les domaines scientifique, industriel (production d’électricité) et militaire (bombe atomique), illustrant ainsi l’intrication de la recherche et de la défense. L’Office de la recherche scientifique coloniale est créé en 1943 pour contribuer à reconstituer un empire colonial français ébranlé par la Seconde Guerre mondiale. Après de nombreuses transformations liées à l’évolution des relations entre la métropole et les colonies puis leur indépendance, il deviendra, en 1998, l’Institut de recherche pour le développement (IRD), sous la double tutelle des ministères chargés de la recherche et des affaires étrangères, gardant ainsi un rôle dans la diplomatie.
Les sciences humaines et sociales sont aussi utilisées dans différentes dimensions de la guerre hybride, aujourd’hui démultipliée par les algorithmes et les réseaux sociaux, avec la propagation de fausses informations (fake news), la manipulation collective ou de façon ciblée des opinions et des élections. Elles se retrouvent également pour construire la paix, par exemple, dans la prévention et la prise en charge des traumatismes, dans les techniques de réconciliations et les développements de la justice internationale et nationale visant un travail de mémoire dans une perspective de justice restaurative6 envers les victimes.
LES SCIENTIFIQUES COMME VIGILES DE LA DÉMOCRATIE ET DE LA PAIX
Si les chercheur-es interviennent dans la guerre, notamment par une application de leurs recherches, cette intervention ne s’opère, le plus souvent, que sur la base du refus de toute adhésion immédiate à l’autorité au nom du principe de libre examen et de l’autonomie de la raison. En France, à la fin des années 1890, l’affaire Dreyfus est un moment fondateur pour le groupe des « intellectuels » où se rejoignent artistes et scientifiques (avec déjà Jean Perrin et Paul Langevin) contre la raison d’État invoquée par l’institution militaire pour refuser de se déjuger dans la condamnation à tort d’un capitaine juif et polytechnicien. On retrouve certaines de leurs figures, comme Jean Perrin et Paul Langevin, dans le combat contre le fascisme engagé par le Comité de vigilance des intellectuels fondé en 1934.
A la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS) est fondée en 1946, à l’initiative de personnalités scientifiques et du syndicat britannique Association of Scientific Workers avec ces deux préoccupations : ne pas permettre de nouvel Hiroshima et mettre la science et la technologie au service du bien-être de l’humanité7. Frédéric Joliot-Curie a été le premier président de la FMTS de 1956 à 1958.
Le ralliement des scientifiques à quelque guerre que ce soit est donc rien moins qu’évident, a fortiori dans le cas des guerres coloniales menées par la France dans les années 1950 et 1960. La guerre d’Algérie représente ici un moment important, pour l’engagement anticolonialiste de chercheurs et d’étudiants. Il faut souligner ici le martyr de Maurice Audin, mathématicien français disparu après avoir été assassiné lors de son interrogatoire par les parachutistes français. Le combat de Laurent Schwartz, premier lauréat français de la médaille Fields, a été décisif pour que la vérité soit faite sur ce crime commis par l’armée, au prix de sa révocation de l’École polytechnique par le ministre des Armées Pierre Messmer pour cette mise en cause de l’institution militaire. Autre lauréat de la médaille Fields, Alexander Grotendieck a poussé son engagement pour la paix jusqu’au refus absolu de tout lien avec le militaire et finalement de toute recherche.
La guerre du Vietnam suscite elle aussi une intense mobilisation internationale, dans laquelle on peut distinguer les enquêtes du tribunal Russell sur les exactions américaines. Face à la menace de l’apocalypse nucléaire, ce sont également des mobilisations larges qui se succèdent, tant à l’Ouest qu’à l’Est, comme en témoignent le manifeste Russel-Einstein ou les prises de positions d’Andrej Sakharov, père des bombes nucléaires soviétiques avant d’être lauréat du prix Nobel de la paix en 1975.
Les scientifiques sont également des vigiles de la démocratie par leurs recherches sur le monde militaire et la guerre. Mais ces recherches se heurtent à de nombreuses entraves, qui tiennent à la culture du secret et à la forte masculinité de ce milieu, ou aux conflits d’intérêts liés à l’origine de leur financement.
Les guerres et les conflits ont des conséquences majeures sur les libertés académiques, avec des chercheur-es contraint-es à l’exil10, la destruction de sites archéologiques et la disparition ou le trafic d’objets (trafics de guerre), la difficulté d’obtenir des autorisations d’accès au terrain et le danger d’y accéder11 ou, enfin, l’accès à la connaissance du terrain en cas de boycott académique.
BOYCOTT ACADÉMIQUE, UNE QUESTION COMPLEXE
En effet, les relations internationales tendues, les conflits et les guerres se prolongent souvent dans le domaine du pouvoir d’influence (ou « soft power »), se traduisant par l’arrêt des échanges et des relations académiques et scientifiques avec un État ou un groupe d’États. Plus généralement, des boycotts ou des restrictions peuvent être instaurés dans les domaines de l’économie, du sport, de la culture et de la science, tel le boycott du régime de l’apartheid en Afrique du Sud. Cependant, les échanges sont le plus souvent maintenus car ils peuvent être considérés comme des facteurs de paix, des sources de changement ou des nécessités pour le bien commun. Pendant la guerre froide, les échanges avec les intellectuels du bloc soviétique ont permis de soutenir les oppositions, pendant que les échanges dans le domaine spatial ont été un symbole de coopération scientifique et technologique. Plus récemment, pendant la crise sanitaire du Covid-19, tous les pays du monde, y compris ceux ayant fait l’objet de boycott, ont partagé des données scientifiques sur le virus et leurs avancées scientifiques en matière de vaccin.
Dans le contexte actuel de tension internationale, de nombreux scientifiques se posent ou font face à la question du boycott académique, notamment dans les cas de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, ou des affrontements entre le Hamas et Israël, puis de la guerre menée par Israël contre les Palestinien-nes qui s’étend aujourd’hui au Liban avec un conflit Israël-Hezbollah.
Sans pouvoir apporter de réponses tranchées et simples à cette question, il convient de noter que le boycott académique est une facette du boycott comme acte politique. Il peut ainsi avoir des justifications, des objectifs et des conséquences différents des autres types de boycott (économique, culturel, sportif…). Il interroge en particulier les limites dans lesquelles la politique peut intervenir dans les échanges scientifiques et la recherche sans atteindre les libertés académiques. Le boycott académique questionne également la situation des scientifiques en danger dans leur pays, et la possibilité de leur soutien s’ils sont en opposition avec un régime politique tyrannique. Il peut conduire à un affaiblissement d’opposants à des gouvernements illibéraux, où une alternance démocratique pourra se produire, comme en Hongrie ce 12 avril 2026.
De plus, le boycott académique peut relever, pour les chercheur-es, d’un choix individuel ou de directives collectives et institutionnelles. Dans le cas de boycotts académiques imposés par les institutions, le résultat est une mise en cause de l’accès aux connaissances par les chercheurs soumis au boycott. Il est aussi, réciproquement, une perte de connaissance du terrain si les échanges et les collaborations scientifiques sont interrompus. Le bien-fondé ou non du boycott académique apparaît donc comme une question particulièrement complexe et sensible, qui doit être considérée en fonction de chaque situation.
LA RECHERCHE DU MONDE DE DEMAIN
La Première Guerre mondiale rompt un siècle relativement pacifique au lendemain des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, au cours duquel une école telle que Polytechnique connaît de substantielles évolutions comme le montre la vie d’Antoine Raucourt. Sorti ingénieur du corps des Pont-et-Chaussées, il s’engage ensuite, comme d’autres polytechniciens (Auguste Comte, le père du positivisme, ou Victor Considérant, disciple de Fourier), dans l’élaboration d’une science de l’homme marquée par la visée d’une émancipation humaine dans une société régénérée.
On est tenté aujourd’hui de trouver un écho à cet élan utopiste porté par ces augustes polytechniciens, dans les mouvements d’élèves ingénieurs contre l’alignement de leurs établissements avec les intérêts des grandes entreprises du CAC 40. Ainsi, à Polytechnique, en juin 2026, des élèves ont mis en cause la portée de leurs enseignements lors de la remise des diplômes : « On nous apprend à optimiser des profits, à développer des technologies sans interroger leurs conséquences, à travailler pour des grandes entreprises dont les activités détruisent le vivant ou alimentent les logiques de guerre. […] Nous le refusons. Nous lutterons de toutes nos forces contre ceux qui veulent nous envoyer au front. Nous lutterons pour une autre société ».
Mais la lutte pour cette autre société doit sortir des enceintes de l’enseignement supérieur et de la recherche, dans la visée d’un monde commun autour des valeurs partagées de libre examen, d’autonomie de la raison et de démocratie. Porter la liberté syndicale dans des industries d’armement par une action visant un service public qui les soustrait au règne du marché, revêt ici une dimension nécessaire13. Mais, plus profondément, c’est un travail d’union des forces sociales contre la montée d’un autoritarisme de plus en plus admis dans la vie sociale qui nous semble requis pour créer ce monde commun habitable par une culture critique et scientifique, en retrouvant les initiateurs du Comité de vigilance des intellectuels contre le fascisme dans les années 1930.
Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.





