Les savants et la guerre

SNCS-FSU13 juillet 2026
Article de la VRS n°445 : Les savants et la guerre

Observant la technicité toujours croissante de la bataille, le savant peut se croire devenu maître du sort de la guerre. Les miroirs ardents d’Archimède ne sont pourtant, probablement, qu’une légende et l’efficacité destructrice de la bombe atomique fait figure d’exception. Dans le brouillard de la guerre, le savant aura toujours à décider sans connaître toutes les conséquences de ses choix, mais avec la certitude de pouvoir, à tout instant, tomber lui-même, victime d’une violence avec laquelle il n’a, au fond, rien à voir.

Christophe Blondel
Directeur de recherche au CNRS (physique atomique)
Membre du bureau national du SNCS-FSU

Existe-t-il une relation spéciale entre les savants et la guerre ? Peut-on identifier un mode de conversation entre savants et militaires ? Ou la communauté scientifique et l’armée ne sont-elles que deux éléments du corps social ayant chacun leur fonction propre, qui ne se rencontrent que forcés par les circonstances, pour n’interagir que dans les limites de leurs missions respectives, le premier pour fournir du savoir – qui intéresse le second comme il intéresse l’ensemble de la société –, le second pour porter les armes au nom du premier, sans le distinguer particulièrement de la société tout entière ?

DEUX MONDES SANS POINT COMMUN

La science, fondamentalement, marche main dans la main avec la raison. La guerre, que la raison doit au contraire faire considérer comme une folie, ne fonctionne que sous le règne de la discipline aveugle et de la passion. La science a comme vocation le partage universel de ses fruits, la guerre est affaire d’accaparement, de rapt des biens et des capacités de l’ennemi. La science est le domaine de la transparence et de la vérité, la guerre celui de la ruse et du mensonge. La science, si enfin les phénomènes collectifs ont un sens moral, vise au bien, en ce que l’acquisition de nouvelles connaissances est communément admise comme utile au bien-être de l’humanité. La guerre, au contraire vise nécessairement, de la part de chacun des protagonistes, à briser la volonté de l’autre, donc, quelle qu’en soit l’issue, à produire, pour des peuples entiers, ruine et malheur. Tout, en somme, devrait convaincre savants et militaires que, n’ayant aucune référence commune, leur rapport est voué à tourner court.

UN MORALISME ANACHRONIQUE

Cette quête d’un référentiel commun doit cependant être dépassée. Elle relève d’un parti pris. Supposer que, pour que des protagonistes agissent ensemble, il faut qu’ils s’entendent sur des principes moraux n’est que la projection d’un idéal, peut-être caractéristique de notre époque, sur des réalités plus profondes. À examiner l’histoire, on doit constater que bien peu de morale, bien peu de scrupules sont à trouver dans les sociétés en guerre avant les temps modernes. L’ordonnancement, dans une certaine mesure protecteur, des relations entre les peuples sous forme de relations entre des États, qu’on situe traditionnellement au traité de Westphalie (1648), s’il a pu être un élément civilisateur, n’a pas immédiatement fait souffler sur l’Occident l’esprit nouveau d’une paix universelle. L’abbé de Saint- Pierre, lorsqu’il défendait cette idée1, était considéré comme un doux rêveur. L’introduction, par la première convention de Genève, de principes d’humanité dans la guerre n’est intervenue que dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, pour réguler un phénomène admis encore, malgré le projet de Kant, en 1795, Pour une paix perpétuelle, comme inévitable, voire rendu fatal par l’existence même des États, maîtres par définition de la violence autorisée. Telle est l’analyse qu’en donne Max Weber, lorsqu’il contextualise, en 1919, les métiers respectifs du savant et du politique : l’État « ne se laisse définir sociologiquement que par le moyen spécifique qui lui est propre, ainsi qu’à tout autre groupement politique, à savoir la violence physique ». En présence d’États forts et même lorsque chacun proteste de ses volontés pacifiques, la culture de l’équilibre des forces, l’abbé de Saint-Pierre lui-même l’avait admis, finit toujours par dégénérer en guerres. Dans ce contexte bimillénaire d’un monde où la récurrence de la guerre appartenait à l’ordre des choses, la participation des savants à l’effort de guerre allait naturellement de soi. L’Antiquité en fournit un exemple célèbre avec l’intervention d’Archimède, au moyen de machines de son invention, à la défense de Syracuse (-214). Léonard de Vinci, Galilée et bien d’autres à leur époque proposèrent leurs services, comme ingénieurs en armement, aux princes qui les gouvernaient. C’est que soutenir le bras armé du prince, lorsqu’il était en dispute avec ses voisins, n’apparaissait sans doute que comme le devoir naturel de chaque sujet envers son protecteur.

L’ATTITUDE DU SCIENTIFIQUE EN TEMPS DE GUERRE

Le savant, jusqu’au début de l’ère industrielle, n’apparaît donc que comme un citoyen parmi les autres dans la cité en guerre, cité à la défense de laquelle il apporte naturellement son concours. À en repasser les exemples on peut douter que l’intervention de savants dans la guerre – si l’on excepte l’épisode du cheval de Troie, summum de la guerre psychologique, mais dont l’authenticité reste à prouver – ait jamais été, avant cette évolution vers une guerre totale, véritablement décisive. Syracuse, malgré le génie d’Archimède, est prise et vaincue.

Sans négliger qu’existèrent peut-être, dès la préhistoire, des spécialistes de l’optimisation des pointes de flèches, la situation des savants, à grands traits, ne change vraiment qu’avec l’apparition de l’artillerie. Alors on ne peut plus faire l’économie de réfléchir scientifiquement, non seulement au calcul de la trajectoire des boulets, mais aussi à l’adaptation des fortifications à la puissance croissante des canons, ainsi qu’au dimensionnement de routes adaptées au déplacement des pièces. C’est un boulevard qui s’ouvre, si on peut dire, davantage aux ingénieurs qu’aux savants. Le jalon historique de ce changement est, en France, la fondation de l’école royale du Génie de Mézières (1748). Il y avait jusque-là d’une part, quelques praticiens, parfois géniaux, de la poliorcétique et, d’autre part quelques savants isolés qui venaient, au gré des turbulences de l’histoire, mettre leurs inventions au service de l’armée. En créant des écoles d’ingénieurs militaires, on cesse d’attendre la génération spontanée des savants : on les produit pour les besoins de la guerre.

LES SAVANTS ONT-ILS JAMAIS CHANGÉ LE COURS DE L’HISTOIRE OU L’ARMÉE LE COURS DE LA SCIENCE ?

Produire des savants, ou plutôt des « sachants » à la chaîne, qui sont bien plus des exécutants que des chercheurs, ne peut cependant suffire à provoquer l’accélération radicale du progrès scientifique. Les connaissances se normalisent, se répandent mieux. L’armée peut grandir, la guerre peut devenir industrielle, la bataille se mener en manœuvrant du « million d’hommes ». Les généraux qui entrent en guerre en 1914 n’en conservent pas moins une conception de la bataille très semblable à celle des officiers de Napoléon. De nombreux travaux ont décrit l’apport abondant des scientifiques à l’armement entre 1914 et 1918 : l’aviation (dont Foch considérait au début – mais au début seulement – que c’était seulement « du sport »), la télégraphie sans fil, les gaz… À rebours (et comme cela avait déjà été le cas pendant les guerres napoléoniennes) la médecine a trouvé sur le champ de bataille un terrain expérimental, d’une cruauté sans nom, mais riche d’enseignements.

Les inventions, puis les innovations développées pendant et pour la guerre ont-elles pour autant changé le cours de l’histoire ? Chaque innovation a été aussitôt copiée, ce qui a rétabli rapidement l’équilibre : tel fut le sort, pendant la Première guerre mondiale, du tir au travers de l’hélice et, pendant la seconde, de l’astuce des feuilles métalliques larguées en grappes par quelques avions pour donner aux radaristes ennemis l’impression de la présence d’escadrilles entières. On est alors si conscient du fait que l’avance scientifique ou technologique n’est qu’une avance précaire qu’on hésite à mettre en œuvre des innovations dont on sait bien qu’elles vont être aussitôt copiées par l’adversaire. Ainsi, encore récemment, l’astuce du guidage des drones par fibre optique pour éviter le brouillage électromagnétique, introduite par les Russes en Ukraine en 2024, a-t-elle été rapidement adoptée aussi par l’armée ukrainienne. Les coups décisifs portés grâce à une invention ne peuvent être, s’ils existent, que transitoires.

Naturellement les militaires ne doivent pas négliger les inventions. Les ignorer, « s’exagérer l’impuissance relative de l’intelligence5 », expose à de sérieux revers tactiques. Ainsi François 1er, par une charge prématurée qui empêche son artillerie de poursuivre son action, annihile-t-il l’efficacité de cette arme nouvelle et provoque-t-il en grande partie par sa propre faute le « désastre de Pavie ». L’artillerie n’en prend pas moins, par la suite, la première place, et pour longtemps, dans la panoplie des armées.

OÙ SONT LES CADEAUX DE LA GUERRE ?

Les inventions, voire les découvertes motivées par la bataille et ayant donné lieu à applications ensuite en temps de paix peuvent-elles, en contrepartie, être considérées comme des « cadeaux de la guerre », c’est-à-dire des inventions ou des découvertes vertueuses qui n’auraient jamais eu lieu sans elle ? Certes, pour certaines, on a, l’urgence de la situation militaire aidant, « mis le paquet ». La nécessité de briser les codes d’Enigma a ainsi donné un coup de fouet à la cryptologie et à l’informatique naissante.

Mais on a peine à croire que la cryptologie n’aurait pas continué à faire des progrès et que l’informatique n’aurait pas pris son essor. Le radar était déjà, avant la Seconde guerre mondiale, bien ébauché et aurait sûrement été rapidement perfectionné pour la sécurité de la navigation – le naufrage du Titanic ayant été suffisamment motivant – et pour les besoins de l’aviation civile. Celle-ci était déjà, aux Etats-Unis dans les années 30, sortie de l’adolescence. Le bimoteur de transport « Dakota » ne fut que la version militarisée du Douglas DC3, conçu en 1935 à la demande des compagnies aériennes pour les liaisons transaméricaines. Quant à la transposition à l’aviation civile de la propulsion à réaction, technique qui avait d’ailleurs déjà fait l’objet de presque dix ans de travaux avant-guerre, elle eut plutôt le caractère d’une tragédie. La guerre avait trop donné l’habitude d’aller vite, trop vite. La foi en la vitesse, produit de la guerre, devait en l’occurrence causer, en pleine paix, des dizaines de morts.

Si, d’un point de vue, on peut soutenir que nous vivons dans un monde bonifié par les inventions de la Seconde guerre mondiale, on peut donc presque aussi bien soutenir le contraire : la plupart de ces inventions auraient été faites de toute façon, et probablement à moindre coût humain. Le seul champ disciplinaire qui sorte un peu du lot, en tant qu’enfant authentique de la Seconde guerre mondiale, c’est – pour reprendre une idée de Dominique Pestre6 – la recherche opérationnelle. A l’échelle du champ de bataille, devenu mondial et de ce fait insaisissable par des moyens ordinaires, l’armée des États-Unis d’Amérique avait besoin, pour maîtriser son déploiement, d’une science nouvelle.

Combien d’inventions ou de découvertes ont-elles, en revanche, été perdues parce que celles ou ceux qui en auraient été les auteurs furent tués par la guerre ? On peut imaginer que le physicien britannique Henry Moseley, s’il n’avait péri aux Dardanelles en 1915, aurait pu donner d’entrée un tour plus clair à la physique atomique moderne, moins semé d’embûches que les bricolages théoriques commis par la mécanique quantique naissante entre 1915 et 1930. Et si la physique de la seconde moitié des années 1940 put bénéficier de la récupération à bon marché de matériel militaire, l’invention du maser, effet secondaire de travaux liés au radar (mais surtout effet principal du génie de Charles Townes), n’en aurait pas moins suivi naturellement le développement civil de l’instrument. L’histoire a voulu que le laser – d’abord dénommé « maser optique » – descende ainsi, en partie, du radar. Mais l’histoire aurait pu se dérouler autrement. Le physicien français Jean Brossel aimait raconter que le physicien allemand Rudolf Ladenburg, vers 1930, en mettant en évidence l’émission stimulée de lumière dans le néon, était passé très près d’allumer le premier laser. C’eût été avec trente ans d’avance ! En fait de moteur, la dispersion des physiciens allemands et la guerre furent plutôt, pour cette invention-là, un frein de trente ans.

LA BOMBE

La bombe atomique, qu’on prend souvent comme exemple de l’interaction entre savants et militaires, n’est pas un bon exemple, car c’est une exception. Ce n’est pas qu’elle constitue, exceptionnellement, un legs utile de la guerre, car la bombe ne sert à rien dans le civil. Les essais soviétiques de travaux d’explosions nucléaires n’ont pas produit de résultats convaincants. Néanmoins la bombe reste un cas exceptionnel d’intervention de savants qui a changé la face de la guerre.

L’invention en question est, pour le coup, indubitablement due au contexte. Sans celui d’une guerre totale, sans la crainte que les savants allemands ne fussent en train de mettre au point la bombe de leur côté, Einstein, comme il le précisait lui-même à la fin de sa vie, n’aurait pas envoyé au président Roosevelt la lettre qui allait mettre en route le projet Manhattan. Dans un monde en paix, les physiciens nucléaires seraient sans doute tombés d’accord pour poser, dans tous leurs laboratoires, des garde-fous absolus à l’enrichissement de l’uranium dans des proportions susceptibles de favoriser l’emballement de la réaction de fission, et cela n’aurait pas gêné leurs recherches par ailleurs. La bombe n’a servi à rien : ne pas la faire n’aurait pas empêché la domestication de l’énergie de fission nucléaire dans des centrales civiles, où l’on n’a pas besoin d’un fort enrichissement.

À cause de son caractère décisif et malgré le côté exceptionnel de ce caractère, bien que le mystère demeure sur la possibilité que se reproduise jamais un concours de circonstances aussi extraordinaire, la lettre d’Einstein reste la référence par excellence du dilemme auquel peut être exposé le savant pris dans les turbulences de la guerre. Gardons- nous bien de surinterpréter les regrets d’Einstein. Il n’a pas dit « je n’aurais pas dû… », il a dit « si j’avais su qu’en Allemagne ils en étaient aussi loin, je n’aurais jamais signé cette lettre ». Dans le doute, même Einstein peut être entraîné par la logique infernale de l’escalade.

Son excuse est valable. Le risque que les Allemands fussent en train de développer la bombe était bien réel. Heisenberg était un des physiciens les plus vifs de son temps ; son invention de la mécanique quantique en 1925 est un coup de génie fascinant et chacun, en 1939, l’avait encore en mémoire. Mais les forces des savants allemands étaient dispersées, Heisenberg – mais comment aurait-on pu le savoir ? – avait mal calculé les ordres de grandeur. De sorte que si le projet Manhattan apparaît rétrospectivement comme une entreprise insensée – et finalement monstrueuse puisque la bombe fut utilisée alors que la victoire ne pouvait plus échapper au camp allié – ce n’est là qu’une vision rétrospective. La vérité ne sort du brouillard qu’après la guerre.

Les savants qui – on l’espère le moins possible – se trouveront à nouveau au pied du mur auront sans doute, de la même façon, à décider dans le brouillard, en sachant bien que leurs inventions risquent de devenir des armes meurtrières. La « Grande guerre » nous l’avait déjà appris : « l’homme volant monté sur son grand cygne (…) a, de nos jours, d’autres emplois que d’aller prendre de la neige à la cime des monts pour la jeter, pendant les jours de chaleur, sur le pavé des villes ». Le drame – qui est en même temps la puissance du savoir – est qu’on ne peut jamais reprendre les connaissances qu’on a partagées.

LA SCIENCE NE FAIT PAS ÉCHAPPER À LA CONTINGENCE

De la contingence qui caractérise l’état de guerre, il reste difficile de tirer des lois générales. D’améliorations tactiques éphémères à la mise au point d’armes de destruction massive, la contribution des savants est apparue et peut continuer d’apparaître à toutes les échelles. La possibilité de détruire totalement l’ennemi, contrebalancée depuis 1949 par l’éventualité que l’ennemi en fasse autant en retour, a assurément changé radicalement la conception de la guerre totale. Dans ce nouveau monde, les guerres modernes tâtonnent, non moins meurtrières. La contribution des savants y est forcément incertaine. Rien n’est exclu – c’est le propre de la guerre – ni une marginalisation complète, qui verrait les savants cantonnés désormais à des recherches si pointues qu’elles ne pourraient plus être adaptées à la brutalité du champ de bataille, ni l’invention exceptionnelle, à nouveau, d’une arme décisive.

Mais le cheval de Troie n’est qu’une légende. Et le savant peut être aussi, dans la guerre, une victime ordinaire. Archimède, tout génie qu’il soit, meurt comme un autre, d’un coup d’épée, à la fin.

 

Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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