Sciences et armement : lien historique et consubstantiel

SNCS-FSU13 juillet 2026
Article de la VRS n°445 : Sciences et armement : lien historique et consubstantiel

L’analyse de l’émergence de la science moderne autour de Galilée et la création des académies et des écoles d’ingénieurs montre comment son essor s’est articulé dès l’origine avec les besoins de l’État, de l’ingénierie et de l’armement.

Michel Blay
Historien et philosophe des sciences
Directeur de recherche honoraire au CNRS

 

Y a-t-il lieu de s’étonner de nos jours de l’existence d’un lien intime qui gouvernerait les développements des sciences et de l’armement ? Je ne le pense pas. Bien au contraire, il apparaît d’entrée de jeu, dès le début du XVIIe siècle, principalement avec les travaux de Galilée et de ses successeurs, que la visée militaire, dans les travaux et les recherches, est au centre des investissements et des préoccupations.

UN LIEN INSCRIT DANS L’HISTOIRE

À l’Académie Royale des sciences, crée en 1666 sous l’impulsion de Colbert, les travaux à destination de l’armée font flores. Pour ne prendre qu’un exemple, mais significatif, en 1683, l’académicien François Blondel (1618-1686) publie à Paris son Art de jeter des Bombes. Ses objectifs sont clairs. Il s’agit d’appliquer à l’art militaire, et plus directement à l’artillerie, les principaux résultats de la balistique établis par Galilée, Torricelli et Mersenne. Blondel écrit d’ailleurs dans sa dédicace au roi : « J’ose me flatter qu’elle [Votre Majesté] approuvera le dessein que j’ai d’empêcher un Art si noble [l’artillerie] de périr en la réduisant aux règles certaines de la Mathématique, et donnant moyen aux élèves de s’y perfectionner ».

Fontenelle précise, dans la même perspective, quelques années plus tard dans son Histoire de l’Académie Royale des sciences depuis son établissement en 1666 jusqu’à 1686, publié à Paris en 1733 : « M. Blondel (…) songea à rendre les lettres utiles à la guerre. Il examina à fond toute la matière du jet des bombes, et trouva que l’on s’y était extrêmement trompé, pour avoir trop donné à des expériences incertaines et à des conjectures, et trop peu à la géométrie et au raisonnement ». Ce qu’il est important de souligner c’est que, bien qu’attribuée à Blondel, la publication du livre résulte de la rédaction de travaux collectifs menés par les académiciens et financés par le roi. En particulier, d’importantes discussions ont porté sur des études relatives à l’inclinaison qu’il faut donner au mortier pour toucher tel ou tel bastion ; des solutions mathématiques sont données successivement par Buot, le 10 mars 1677, Römer, le 20 mars, Carcavy, le 27 mars, Cassini, le 3 avril et de la Hire, le 19 juin (il ne sera académicien qu’en 1678).

Les travaux collectifs à l’Académie ne se limitent pas, bien évidemment, au jet des bombes mais portent aussi sur la chute des corps, le système du monde, le mouvement et le charroi des pièces lourdes (en particulier les mortiers), tout comme sur des travaux d’hydraulique pour amener l’eau à Versailles ou le creusement de canaux. La création des écoles d’ingénieurs, entre autres d’artillerie, s’inscrit dans la même perspective : développer la nouvelle science galiléenne dans tous ses aspects y compris, et de façon prioritaire, dans un horizon pratique et militaire. Il semble même que ce soit là ses seuls vrais objectifs ou, plus précisément, ceux à quoi semble conduire naturellement cette nouvelle science. Je viens de préciser rapidement les aspects historiques du lien entre recherches et armement, il convient maintenant de montrer la consubstantialité des travaux portant sur la nouvelle science et de l’armement.

UN LIEN CONSUBSTANTIEL

Revenons sur les travaux de Galilée et sur quelques aspects de sa correspondance dont la ressemblance avec la rédaction et le style de nos appels d’offre et réponses à projet est troublant.

Le travail de Galilée est nourri par son ethos d’ « ingénieur » dans le sens qu’il faut donner à ce terme dans l’Italie de la fin des années 1590. De quel genre de travail s’agit-il ? D’un travail centré sur un effort de conceptualisation visant à circonscrire questions et problèmes afin d’y trouver des solutions souvent utiles et pratiques. Dans ce cadre, l’inspiration « mécanicienne » des travaux de Galilée est indéniable et souligne l’emprise sous jacente d’une nouvelle conception de la nature, conception que Galilée souhaite mettre en œuvre le plus largement possible. Rien en droit ne peut échapper à cette nouvelle conception mêlant déduction mathématique de style euclido-archimédien, attachement aux arts mécaniques et affirmation de lois qui deviendront « naturelles » en raison de la nécessité objectivante de l’ordre déductif. L’ancienne conception de la nature prolongeant la phusis des Anciens et de la période médiévale, assumant le devenir, s’efface derrière l’ordre mécanico-mécanique que j’appelle l’Ordre du Technique1. De sorte qu’une nouvelle « nature-machine » se substitue à la nature vivante et c’est cette « nature-machine » qui devient ce à partir de quoi la nouvelle science se constitue et se développe. Dans ce cadre, la nouvelle science est fondamentalement une technique et, en particulier, une technique accompagnant le développement du matériel militaire ; ce qui n’échappe pas à Galilée, comme en témoigne la lettre à son « illustrissime Seigneur et Patron très Respecté » Belisario Vinta en date du 7 mai 1610. Dans cette lettre, Galilée dresse un bilan et un programme prévisionnel très finalisé, comme on le dirait de nos jours, d’un ensemble de travaux et de recherches dont l’unité soulève clairement la question du lien consubstantiel de la nouvelle science, l’Ordre du Technique, avec le développement du matériel militaire pour la guerre. Lisons cette lettre :

« En un mot, je voudrais que ce soit mes livres, toujours dédiés au nom Sérénissime de mon Seigneur, qui me fassent gagner mon pain ; et cela sans cesser pour autant d’offrir à S.A. des inventions si nombreuses et si variées que peut-être aucun prince n’en a de plus grandes, dont beaucoup sont déjà en ma possession, et auxquelles je suis assuré d’en ajouter encore beaucoup de jour en jour, selon les occasions qui se présenteront ; j’ajoute que pour les inventions qui dépendent de ma profession, S.A. peut être sûre de ne pas avoir à dépenser inutilement son argent, comme il a pu arriver dans le passé et pour de grosses sommes, et que pas davantage elle ne risquera de laisser échapper des découvertes présentées par d’autres, qui seraient vraiment utiles et belles 2. »

Voilà pour le cadre général et ambitieux des projets à l’occasion desquels Galilée se fait fort d’inventer avec plus de talent que d’autres. Il en vient alors à leur énumération : « Parmi les ouvrages que je dois mener à bonne fin figurent principalement : deux livres “sur le système ou la constitution de l’Univers”, sujet immense et rempli de philosophie, d’astronomie et de géométrie, trois livres “sur le mouvement local”, science entièrement nouvelle, dont aucune des très nombreuses et admirables propositions que je démontre à propos des mouvements naturels et des mouvements violents5 n’a été découverte par un autre, soit ancien soit moderne, en sorte que je peux en toute raison l’appeler une science nouvelle, édifiée par moi depuis les premiers principes ; trois livres sur les mécaniques, dont deux consacrés aux démonstrations des principes et des fondements, et un livre de problèmes ; quoique d’autres aient écrit sur cette matière, ce qui a été fait jusqu’ici ne représente ni en quantité ni autrement le quart de mon propre texte. J’ai aussi plusieurs opuscules sur des sujets de philosophie naturelle, tels que “Du son et de la voix”, “De la vue et des couleurs”, “Du flux de la mer”, “De la composition du continu”, “Du mouvement des animaux” et d’autres encore. »

L’ensemble des écrits à venir est considérable. Il constitue un programme de travail dont une partie déjà a été ou réalisée ou entamée et dont l’orientation s’inscrit dans le cadre théorique et mécanique de la « nature-machine » puisque chaque projet exige le recours à des dispositifs mécaniques complexes pour lesquels il faut introduire concepts et calculs. Galilée précise,
dans les lignes suivantes, d’autres travaux s’inscrivant dans la même perspective mais susceptible d’attirer plus directement l’intérêt de son « illustrissime Seigneur » :

« Je compte en outre écrire quelques livres destinés aux militaires, ne leur apportant pas seulement une formation générale, mais leur enseignant avec des règles très précises tout ce qu’il faut savoir quand cela dépend des mathématiques, par exemple la castramétation7, les ordres de bataille, la fortification, l’enlèvement des places, la levée des plans, les mesures à vue, les connaissances pour l’artillerie, l’utilisation de divers instruments, etc. Je dois aussi réimprimer L’usage du compas géométrique, dédié à S.A., et dont on ne trouve plus d’exemplaires ; le succès en a été tel qu’aujourd’hui on ne fait pas d’autres instruments de ce type, et je sais que plusieurs milliers ont été fabriqués. Je ne dirai pas à V.S. Illme combien m’occupent l’observation et la recherche méthodique des périodes exactes des quatre nouvelles planètes ; plus j’y réfléchis, plus l’entreprise est difficile, car elles ne s’écartent jamais l’une de l’autre, sinon par de courtes distances, et sont tant par la couleur que par la grandeur très semblables. »

Les derniers mots de cette lettre sont relatifs à l’étude du mouvement des satellites de Jupiter dont la connaissance est indispensable pour la détermination des longitudes lors des voyages ou expéditions maritimes militaires ou commerciales.

Que nous révèle la lecture de cette lettre ? Que dans le prolongement de ce que nous avons avancé dans le premier paragraphe il y a bien un continuum, affirmé par Galilée, du fait de l’introduction de la « nature-machine », entre les travaux portant sur le système du monde et ceux relatifs à la construction du matériel pour l’armement ; ou, pour le dire plus nettement, l’introduction de la « nature-machine », en raison de ce qu’elle est, instaure, dès le début du XVIIe siècle et jusqu’à nous, une sorte de consubstantialité dans les travaux de recherche entre la science et l’armement ; il apparaît, en conséquence, qu’on le veuille ou non, qu’en faisant des sciences, on travaille toujours, directement ou indirectement pour l’armement et la guerre.

Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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