Nudité éphémère des crocodiles. SNCS Hebdo 12 n°17 du 4 décembre 2012.

mmSNCS-FSU4 décembre 2012


Christophe Blondel, trésorier national du SNCS-FSU

Les séances finales des Assises, au
Collège de France les 26 et 27
novembre derniers, ont fait voir
toute l’incertitude de la situation de
l’enseignement supérieur et de la
recherche aujourd’hui. Lundi le
Premier ministre, dans la lignée de
la politique suivie par son
gouvernement depuis le printemps
et comme devant la chambre de
commerce et d’industrie de Paris le
30 octobre, nous gratifie d’un
discours tout axé sur la
compétitivité. Mais mardi le
rapporteur général, tirant quelques
leçons correctes des Assises, procède
à une exécution en règle de
l’excellence et des périmètres qui
vont avec, tout en ramenant (enfin)
sur le devant de la scène les
organismes nationaux !

Le discours de la ministre, lui, reste
entre deux eaux. Les problèmes
structurels les plus importants pour
la recherche, comme le devenir de
l’Agence nationale de la recherche
(ANR) et de l’Agence d’évaluation
de la recherche et de l’enseignement
supérieur (AERES), restent en
suspens. Sur l’AERES les échanges
ont été si vifs que ni le rapporteur
de l’atelier correspondant, ni le
rapporteur général, n’ont risqué
conclure quoi que ce soit …
C’est pourquoi il va être
particulièrement important, dans la
période qui s’ouvre de préparation
de la nouvelle loi, de redoubler
d’efforts pour conforter les objectifs
déjà atteints en paroles, comme
l’abandon des périmètres
d’excellence, qu’il reste à
transformer en abolition en bonne
et due forme de tous les -Ex.
Aujourd’hui tout est possible.
Attention : les tenants de
l’immobilisme le savent aussi !

SNCS Hebdo 12 n°17 Version pdf


Nous l’avions déjà souligné à maintes reprises, ces Assises de l’enseignement
supérieur et de la recherche étaient plutôt mal parties. D’abord en raison du temps
encore perdu : pourquoi fallait-il rassembler le ban et l’arrière-ban de l’université et
de la recherche avant de prendre les décisions évidentes que la communauté
scientifique attendait dès la mise en place du nouveau gouvernement ? Ensuite en
termes d’organisation : l’ancrage territorial des assises, après toutes ces années de
mise en concurrence des universités et des établissements entre eux, ressemblait
vraiment trop à la consécration de l’esprit de clocher. Enfin le pilotage résolument
extra-universitaire de l’affaire n’augurait rien de bon.

Malgré ces défauts et un poids toujours écrasant, dans l’assistance, des
institutionnels, les Assises nationales qui ont couronné le dispositif, les 26 et 27
novembre derniers, ont de façon inespérée laissé entrevoir quelques possibilités de
progrès. La bonne surprise n’est pas venue du discours du Premier ministre, dont la
focalisation habituelle sur la compétitivité, la volonté de continuer le pharaonique
projet de Saclay et l’oubli total des organismes de recherche nationaux ont, au
départ, jeté un froid. Mais Serge Haroche, prix Nobel de physique 2012 et hôte, au
Collège de France, de la manifestation, a fait démarrer le débat en rappelant
quelques vérités importantes : que les chercheurs ont besoin de confiance et que la
logique du contrat, « le contrat [qui] mesure tout de façon quantitative et
caricaturale », n’a aucune légitimité pour régler notre métier.

La meilleure surprise est venue du rapporteur général Vincent Berger. La structure
allégée qu’il propose en tant que « groupement de coopération scientifique » doit
être considérée avec prudence (une structure sans personnalité morale a certes
toutes les raisons d’être légère, mais si elle doit diriger des moyens, sa légèreté
même comporte de forts risques d’arbitraire). En revanche l’appel au retour vers
davantage de collégialité et de démocratie traduit clairement les aspirations du
milieu. L’exécution de l’excellence, dénoncée comme le moyen « manichéen » de
« transformer la compétition scientifique naturelle entre les chercheurs en
concurrence délétère », la proposition de « cesser d’enfermer les chercheurs dans
des périmètres d’excellence au sein des programmes labellisés IdEx » et la
demande répétée d’un effort financier conséquent de l’Etat ont paru, dans la bouche
du rapporteur général, presque merveilleuses.

L’AERES, cependant, fait de la résistance. Ce n’est pas qu’elle n’ait suscité
quelques virulentes critiques, ni que nous n’ayons souligné sa dérive, car son
« cahier des charges » n’était pas obligatoirement d’évaluer directement les unités,
mais le concept d’agence « indépendante » a encore ses défenseurs. Il faut que
nous répétions encore que cette « indépendance » n’a été qu’irresponsabilité, si
grande fut l’insouciance avec laquelle l’AERES, en faisant pleuvoir les notes, a
semé la désorganisation. Précisément la dérive de l’AERES vers les méthodes les
plus blessantes pour la communauté scientifique a sonné le glas de ce concept
d’évaluation prétendument « indépendante ». Il faudra encore marteler que le retour
de l’évaluation des unités aux instances d’évaluation des établissements est la
seule issue possible pour restaurer la cohérence perdue de l’évaluation, en
particulier le lien entre l’évaluation des unités et celle des individus.

Sur l’ANR, les conclusions des assises sont à la fois plus claires et, hélas, plus
éloignées de notre revendication : sa suppression, qui seule permettrait de clarifier
la situation. Le rapporteur général peut bien dire en passant que le rôle de l’ANR
« n’est pas celui de la programmation globale », le discours convenu ne prône
guère qu’un certain – on a envie d’écrire un incertain – rééquilibrage, avec plus de
« blanc ». Là encore il y a du pain sur la planche, pour montrer le paradoxe et le
danger de ce « plus de blanc » : si on reconnaît enfin aux chercheurs la liberté de
définir eux-mêmes leurs voies de recherche, que ne leur rend-on un financement
régulier par leurs établissements directement ?

A ce débat un peu étouffant sur l’organisation du système, quelques intervenants
extra-académiques apportèrent tout de même un peu d’air frais. Ainsi ce directeur
d’école d’ingénieurs qui fit fort justement remarquer, contre la mode des fusions
d’établissements « pour la visibilité », que la visibilité n’était pas forcément une
question de taille … Ou ce chef d’entreprise, un peu désespéré par ces étranges
disputes de crocodiles, qui souligna qu’à son avis, nous ferions mieux de nous
recentrer sur nos missions. Effectivement nous ne souhaitons rien d’autre : que les
quelques leçons positives de ces Assises soient traduites honnêtement dans la loi
pour nous permettre de nous consacrer enfin à notre mission de recherche !



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