La Conférence des grandes écoles contre l’Université

mmSNCS-FSU13 avril 2005

par Henri-Edouard Audier


L’article « Les grandes écoles face à l’université » de Christian Margaria*, président de la Conférence des grandes écoles, par son arrogance, son mépris, son conservatisme et son corporatisme, illustre parfaitement le problème des grandes écoles vis-à-vis de l’enseignement supérieur français. Que ce président se rassure, chacun est conscient qu’on va vers une pénurie non seulement d’universitaires, de médecins ou de chercheurs, mais aussi d’ingénieurs : préserver les acquis dans les formations technologiques et d’ingénierie de haut niveau est un impératif. Chacun reconnaît aussi le rôle historique qu’ont joué nos ingénieurs, notamment dans les grands programmes technologiques (nucléaire, spatial, télécommunication, aérospatial), pour lesquels entreprises et organismes d’Etat furent maître d’œuvre. Mais le monde change, la science et la technologie aussi, et cela Christian Margaria ne l’a pas compris.

Certes, dans l’après-guerre, le népotisme et les passe-droits existant alors dans l’université tranchaient avec la vertu du concours anonyme : il était moins difficile pour un fils du prolétariat ou un enfant d’émigré de rentrer à Polytechnique, voire d’accéder au Corps des mines, que d’obtenir l’agrégation de médecine. Mais aujourd’hui, parmi les 250 « grandes » écoles, une majorité sont payantes (et pas seulement parmi les Ecoles de commerce) avec classes préparatoires souvent intégrées avec certitude du « diplôme » à la sortie. On ne peut que s’interroger pour savoir si cela représente la meilleure voie pour sélectionner les meilleurs, développer la mixité sociale, et donner des perspectives aux enfants de la banlieue notamment.

Partant de l’idée, qu’au plan international, la recherche va jouer un rôle croissant dans toutes les activités, les Etats généraux de la recherche (EGR) constataient « qu’au cours de leur formation, peu de dirigeants du monde politique ou de l’entreprise ont été confrontés à la recherche scientifique. Si les grandes Écoles, dont beaucoup d’entre eux sont issus, dispensent souvent un enseignement scientifique de haut niveau, elles accordent une place très insuffisante à la recherche dans leur formation. Cela est dommageable de plusieurs points de vue. La faiblesse des interactions entre les entreprises et les milieux de la recherche limite la capacité de donner une application aux découvertes scientifiques. Méconnaissant le secteur de la recherche, les dirigeants et les élus de la nation n’en mesurent pas toujours l’importance et le gèrent mal. Quel que soit le prestige des diplômes délivrés par les Écoles, la norme de reconnaissance internationale est le doctorat délivré par les universités. Sans revenir sur les avantages respectifs des deux systèmes, il convient d’opérer un rapprochement entre Grandes Écoles et universités. »

L’objectif n’est pas de détruire mais de poursuivre, d’amplifier un processus d’osmose qui avait commencé au début des années quatre-vingt. Progressivement certaines écoles se sont dotées de laboratoires de recherche, des passerelles fragiles mais réelles se sont parfois établies entre universités et grandes écoles, en chimie notamment les élèves de ces dernières ont souvent été encouragés à faire des thèses, certaines écoles ont même choisi le statut d’université (les Instituts Nationaux Polytechniques et les ENS). Est-il absurde de généraliser des expériences qui ont marché, d’organiser les échanges dans les cursus, d’établir certains cours communs entre étudiants des écoles et des universités, ou comme le demandent les EGR, « que les formations de haut niveau (master/doctorat), pour être vraiment performantes, s’appuient sur des laboratoires de recherche de grande qualité (selon les critères de l’évaluation nationale) ; tout master-recherche délivré par une grande école devant recevoir une co-habilitation par une Université. La création des Pôles de recherche et d’enseignement supérieur [PRES : coopérations sur une base géographique d’universités, de grandes écoles et de laboratoires publics ou privés] doit être l’occasion pour l’ensemble des institutions de formation supérieure d’atteindre taille et qualité critiques. En recherchant les synergies entre universités et écoles qui les composent, les PRES peuvent favoriser la valorisation de la recherche : les écoles apportant leur savoir-faire dans la formation, leurs liens avec le tissu économique, les universités leur visibilité internationale, leurs laboratoires de recherche. »

Certes, il faudra aussi pour cela que, parallèlement les universités se réforment profondément, et que l’Etat leur en donne les moyens humains et matériels. Ce n’est pas minimiser les évolutions indispensables que de constater qu’en trente ans, et avec des moyens qui ont toujours été très en dessous des standards internationaux, les universités ont su faire face au triplement du nombre des étudiants, ont développé les filières professionnalisantes, se sont ouvertes à la formation permanente et, en liaison avec les organismes de recherche, formé les docteurs dont le pays avait besoin.

Certes, il faudra avoir un jour le courage, non de « sélectionner » car on a besoin de cadres de tous niveaux, mais de favoriser l’orientation des étudiants, condition nécessaire pour résoudre progressivement le problème difficile, délicat, mais incontournable du rapprochement entre les classes préparatoires et les universités. Quelles que soient les qualités des enseignants des deux systèmes, l’évolution rapide des savoirs et des techniques fait qu’il est impensable, à terme, que ceux-ci n’aient pas eu une pratique de la recherche et gardé un lien, fut-il ténu, avec elle.
Voilà à quoi réfléchissent nombre d’enseignants, de chercheurs et même de dirigeants de grandes écoles. Et ce, à l’encontre de Christian Margaria, à qui devrait méditer ce truisme : l’Avenir est devant nous.

Henri-Edouard Audrier
Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure,
Directeur de recherche CNRS à L’Ecole Polytechnique

* Le Monde du 12/04/05



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