La colère des scientifiques face à une planète qui brûle
L’été 2026 a fourni une démonstration grandeur nature de ce que les scientifiques annoncent depuis des décennies. L’ignorance n’est plus un argument. Ce qui manque, c’est l’action politique face à l’accélération des dérèglements. Jamais le décalage n’a semblé aussi grand entre les savoirs et l’urgence des décisions à prendre. Un décalage qui nourrit toujours plus la détermination à se faire entendre et à défendre les conditions de l’habitabilité de la planète mais aussi une colère croissante face au greenbacklash, à la destruction des moyens publics d’expertise…
Chantal Pacteau
Chercheure en sciences de l’environnement
Directrice de recherche émérite au CNRS à l’Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris (IEES Paris)
Membre du Bureau national du SNCS-FSU
Patrick Monfort
Microbiologiste
Directeur de recherche émérite au CNRS à HydroSciences Montpellier
Membre du Bureau national du SNCS-FSU
Les rapports s’accumulent, les données sont de plus en plus précises, les conséquences sont visibles. Depuis des décennies, les scientifiques alertent sur le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, la contamination des milieux naturels, les effets des pollutions sur la santé humaine… Les réponses sont principalement concentrées sur la gestion des crises et de leurs conséquences : moyens pour les pompiers, gestion des canicules, équipements… Les enjeux de prévention et d’adaptation de long terme sont les grands absents. Entre les connaissances établies et les décisions politiques, le décalage demeure considérable. Après une canicule, une sécheresse ou des incendies, l’émotion retombe, l’actualité se déplace et les impératifs économiques reprennent le dessus. Comme si les alertes pouvaient être oubliées dès que les températures baissent.
Conséquences déjà là
Dans son huitième rapport annuel, publié en juillet 2026, le Haut Conseil pour le climat (HCC) rappelle que le réchauffement planétaire dû aux activités humaines atteint désormais 1,4 °C et que l’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement. Les conséquences touchent déjà la santé, les écosystèmes, les infrastructures et les activités économiques conçues pour un climat qui n’existe plus. Surtout, le HCC considère que la France n’est pas prête à faire face aux impacts du changement climatique.
Les océans aussi vont mal. C’est ce que révèle le dernier rapport de « Copernicus », le programme d’observation de la Terre par satellite de l’Union européenne. Ils sont pris dans une « triple crise planétaire » : changement climatique, perte de biodiversité et pollution.
Et les conséquences sanitaires s’accélèrent. Le rapport 2026 du Lancet Countdown Europe, auquel ont contribué 65 experts issus de 46 institutions scientifiques et onusiennes, fait état d’une hausse accélérée des risques liés à la chaleur, aux événements extrêmes, à l’expansion géographique de certains vecteurs de maladies infectieuses et à l’insécurité alimentaire. Près de 62 000 décès liés à la chaleur ont été estimés en Europe pour la seule année 2024.
Autres conséquences des fortes chaleurs : santé mentale fragilisée, agressivité et féminicides en hausse. « On continue à ignorer beaucoup de choses sur les conséquences, en matière de santé mentale, de la montée mondiale des températures », résumaient les auteurs d’une étude de synthèse publiée en 2023. « Les vagues de chaleur semblent ainsi associées à une augmentation de 9,7 % du nombre de passages aux urgences pour maladie mentale. » En avril 2025, le programme Spotlight initiative, supervisé par les Nations unies, a publié un rapport montrant que les fortes températures entraînent une hausse des suicides, de la criminalité et des violences conjugales. Bien sûr, dire que le changement climatique augmente les violences n’est en rien une façon de déresponsabiliser leurs auteurs. C’est juste expliquer qu’on rend la survenue ou la conséquence de leurs actes plus probables.
Paradoxes vertigineux
La France s’est désormais dotée d’un cadre d’action climatique relativement complet – troisième Plan national d’adaptation, troisième Programmation pluriannuelle de l’énergie, projet de troisième Stratégie nationale bas-carbone – mais ce cadre n’est pas accompagné de financements à la hauteur des besoins, comme le rappelle le HCC.
Cette situation crée de plus en plus de frustration professionnelle et de colère. Les chercheurs sont sommés de documenter une crise dont les manifestations deviennent chaque année plus visibles, tout en voyant les dispositifs publics qui permettent de la prévenir ou de s’y adapter rester insuffisamment financés.
Cette contradiction apparaît avec une certaine brutalité dans le traitement médiatique du changement climatique. En 2026, selon l’Observatoire des médias sur l’écologie cité par Pauline Amiel, seulement 4 % des articles de presse écrite et des sujets audiovisuels traitaient des questions environnementales ; la proportion est montée à 10 % pendant l’été. Mais cette augmentation saisonnière correspond largement à la multiplication des catastrophes : canicules, incendies, inondations.
Dans un système médiatique dominé par l’information en continu, l’infotainment et les réseaux sociaux, la sous-information cohabite désormais avec une progression de la désinformation, avec la place croissante de discours climatosceptiques ou relativistes sur certaines chaînes et radios privées. Il y a pire encore : la responsabilité tend à être renversée. C’est ainsi que le 26 juin, en pleine canicule, un chroniqueur de BFMTV reprochait aux scientifiques de « ne pas avoir été très convaincants ».
Depuis trente ans, les climatologues, écologues, océanographes, agronomes, épidémiologistes, chercheurs en sciences humaines et sociales… ne cessent de publier, d’alerter, de participer aux expertises et de communiquer leurs résultats. Et lorsqu’une partie de ces alertes se réalise, on leur reproche de ne pas avoir suffisamment convaincu…
La science face au « greenbacklash »
Un autre discours s’est installé dans le débat public : le changement climatique n’est plus nécessairement nié frontalement ; ce sont les politiques destinées à y répondre qui sont contestées. Trop coûteuses. Trop complexes. Trop réglementaires. Trop contraignantes. Le changement climatique est reconnu, mais il faut éviter de prendre des mesures qui pèseraient sur la croissance et la compétitivité.
C’est ce que l’analyse de Daniel Coronel Crespo qualifie de « greenbacklash ». Le climatoscepticisme change de forme : il ne consiste plus à nier le réchauffement, mais à contester la légitimité des instruments destinés à le combattre. L’analyse est particulièrement éclairante sur le rôle de la finance. Les dispositifs européens de reporting environnemental et de devoir de vigilance avaient précisément pour objectif de rendre visibles les conséquences environnementales de l’activité économique. Leur remise en cause au nom du « fardeau réglementaire » n’est donc pas neutre : elle réduit la capacité à mesurer et à comparer les performances environnementales des entreprises.
Le paradoxe est vertigineux. Au moment où la connaissance scientifique rend les conséquences du changement global de plus en plus précises, certains des outils qui permettent de rendre ces conséquences visibles sont affaiblis. La science produit les faits ; la politique organise parfois leur invisibilisation.
Des agences publiques au bord du gouffre
Ce 5 octobre, les syndicats d’une vingtaine d’agences et d’opérateurs de l’État, réunis dans le Collectif des agences en lutte, se sont réunis en assemblée générale à la Bourse du travail à Paris. Leur but : organiser une mobilisation commune contre les suppressions de postes prévues dans le budget 2027 : 126 postes dans les services de l’État et 238 dans les établissements publics concernés.
Ces établissements ne sont pourtant pas des administrations périphériques. L’OFB produit et mobilise des connaissances sur la biodiversité et les pressions qui s’exercent sur les écosystèmes. L’IGN produit les données géographiques et forestières indispensables à l’aménagement et au suivi des transformations du territoire. Le Cerema apporte aux collectivités une expertise sur les infrastructures, les mobilités et l’adaptation au changement climatique. L’Ademe accompagne la transformation énergétique et écologique des entreprises, des collectivités et des territoires.
Supprimer des postes dans ces organismes, c’est réduire la capacité collective à savoir ce qui se passe sur le territoire et à agir en conséquence. Les agents ne défendent pas seulement leurs emplois – même si cette dimension est évidemment essentielle. Ils défendent des missions. Ils défendent des métiers. Ils défendent une expertise publique qui ne peut être réduite à une prestation parmi d’autres.
Politiser le changement global
Alors que faire ? Face à cette situation, une partie du monde scientifique refuse désormais de s’en tenir à la seule publication de rapports et d’articles. En Europe et ailleurs, des chercheurs participent à des actions militantes, acceptent des risques judiciaires ou remettent publiquement en cause les limites de leur rôle traditionnel d’experts. D’autres privilégient les tribunes, les conférences, les collectifs interdisciplinaires et le dialogue avec les institutions. Ces démarches diffèrent, mais elles témoignent d’une même préoccupation : comment rendre les alertes scientifiques audibles dans un espace public où les urgences se succèdent et où les intérêts économiques disposent souvent de moyens d’influence considérables ?
L’enjeu est démocratique. Lorsque les alertes sont répétées sans produire de changements proportionnés, la confiance dans les institutions et dans la capacité collective à agir s’érode. L’engagement public des chercheurs exprime moins une volonté de se substituer au politique qu’une inquiétude sur les conditions mêmes du débat démocratique : comment délibérer sérieusement sur l’avenir si les connaissances établies ne sont entendues que lorsqu’elles ne dérangent pas des choix déjà arrêtés ?
Les réflexions proposées par Fabrice Flipo et Béatrice Cointe autour de la place de l’écologie dans le débat public permettent de déplacer la question. La crise écologique mobilise une pluralité de disciplines et de formes de preuves. Elle ne produit pas mécaniquement une décision politique : la science peut éclairer les faits et les conséquences des choix, mais elle ne détermine pas à elle seule les choix collectifs.
Démocratiser l’écologie signifie créer les conditions permettant à la société de discuter réellement des futurs possibles à partir des connaissances disponibles. Ce qui implique de reconnaître la pluralité des savoirs, mais aussi la spécificité de la preuve scientifique. Ce qui suppose de distinguer ce qui relève du constat, de la prévision, du scénario et du choix politique. Ce qui exige enfin que les institutions publiques disposent des moyens humains et matériels permettant de produire ces connaissances de manière indépendante.
Les scientifiques ne sont pas une avant-garde appelée à décider pour les autres. Ils sont ceux qui produisent une partie des connaissances dont la décision collective a besoin. Cette fonction suppose des institutions stables, des personnels suffisamment nombreux, des données accessibles, des équipements, des programmes de long terme et une véritable indépendance. Elle suppose aussi de protéger la parole scientifique contre les stratégies de désinformation et contre la tentation de transformer chaque controverse scientifique en spectacle médiatique.
Le même message vaut pour les agences environnementales. La colère actuelle de leurs personnels doit être entendue à cette hauteur. Lorsque l’OFB, l’Ademe, le Cerema ou l’IGN se mobilisent, ils disent qu’on ne peut demander à la puissance publique de préparer la société aux bouleversements climatiques tout en désarmant les organismes chargés de les mesurer, de les comprendre et d’y répondre.
Il y a un certain temps que la question n’est plus de savoir si le changement global est suffisamment documenté. Il l’est. Elle n’est même plus seulement de savoir si nous disposons d’outils permettant d’agir. Nous en avons déjà beaucoup. La question est politique : sommes-nous collectivement prêts à tirer les conséquences de ce que nous savons ?
Cet article est tiré du n°446 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




