Recherche, pharmacognosie et partenariats public-privé, un processus aux résultats prometteurs
À travers son expérience de collaboration avec des entreprises, Jean-Hugues Renault décrit le processus de coopération entre recherche publique et privée comme un processus qui nécessite, outre des dispositifs institutionnels, un approfondissement progressif de la relation entre partenaires, la confiance, la clarté des engagements ainsi que la capacité à gérer les frustrations. Un témoignage qui montre aussi que la coopération avec le secteur privé peut s’inscrire dans des démarches de recherche fondamentale.
Jean-Hugues Renault
Professeur de pharmacognosie
Directeur de l’Institut de chimie moléculaire de Reims (ICMR)
Président de la section 18 « Chimie et Vivant » du CoNRS
Propos recueillis par Claude Didry
Il est courant, dans la littérature économique, de distinguer entre exploitation (de solutions établies) et exploration de mécanismes plus fondamentaux relevant davantage de l’investissement que des coûts de production. Pour autant, ces catégories ne recoupent pas complètement le partage entre recherche publique et privée. L’histoire des sciences montre l’importance prise par la recherche dans les grandes entreprises industrielles depuis le début du XXe siècle. C’est ainsi que, dans les années 1930 et 1940, les Bell Laboratories aux États-Unis étaient un centre de recherche de pointe en physique des solides dont l’activité en recherche fondamentale sur les semi-conducteurs a abouti à l’invention du transistor.
Ainsi, dans la dynamique d’exploration, les coopérations entre public et privé jouent fréquemment un rôle structurant, qui peut aller jusqu’à l’ouverture de champs nouveaux pour des recherches fondamentales. Dans ces coopérations, on compte quelques unités mixtes de recherche (UMR) associant le CNRS et une entreprise, comme le Laboratoire Albert Fert – une unité commune au CNRS et à Thales, associée à l’Université Paris-Saclay.
Si la Cour des comptes a critiqué, dans un rapport récent, le risque que représente la multiplicité des dispositifs de coopération public-privé, elle note toutefois l’importance de cette dynamique de coopération pour un développement de la R&D face à la désindustrialisation résultant de la délocalisation massive des grandes entreprises françaises. Le cas de SANOFI est emblématique de cette financiarisation, allant jusqu’à couper radicalement toute recherche sur le territoire français, dans un contexte de dépendance massive du pays à l’égard d’importations de médicaments. Mais, face à la désertion de tels groupes, on estime que la coopération recherche publique-entreprises rassemble au total près de 10 % des chercheurs, soit un peu plus de 30 000 personnes en ETP.
Dans son témoignage du dynamisme de la coopération entre recherche et industrie, Jean-Hugues Renault apporte des éléments de réflexion sur les conditions de relations durables et réciproquement profitables entre recherche et industrie. Il ressort de son propos un passage fréquent par la prestation, mais aussi par les outils que constituent aujourd’hui les thèses CIFRE, les Projets de recherche collaborative-entreprise de l’Agence nationale de recherche (ANR PRCE) ou encore les LabComs. Selon les sources de l’Association nationale de la recherche et de la technologie. (ANRT) et du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI), on compte aujourd’hui autour de 7 000 thèses actives en CIFRE et 350 Labcoms qui se partagent en environ cent Labcoms financés par l’ANR (à hauteur de 300 k€) et 250 Labcoms organisés par le CNRS, fondés sur la mise en commun de personnel et de matériels.
Claude Didry : Avant d’envisager votre intérêt pour les partenariats avec l’industrie, pourriez-vous nous éclairer sur votre domaine, de recherche, la pharmacognosie, et les recherches de l’Institut de chimie moléculaire de Reims ou ICMR ?
Jean-Hugues Renault : De formation, je suis chimiste, spécialisé en synthèse organique. Mais très tôt, je me suis tourné vers la chimie des substances naturelles. Les collègues qui font de la synthèse organique passent des mois à synthétiser des molécules. Nous, nous disons : « Pourquoi ne pas laisser la nature les produire pour nous ? » Nous essayons ensuite de les isoler, d’en déterminer la structure et d’étudier leurs voies de valorisation.
Ces substances naturelles présentent une diversité structurelle très élevée par rapport aux molécules produites par synthèse, mais elles sont moins nombreuses. On estime à environ 400 000 le nombre de substances naturelles connues. En synthèse organique, on peut théoriquement créer des milliards de substances, mais les 400 000 substances naturelles couvrent un espace chimique certes moins peuplé, mais bien plus vaste et original. Et surtout, ces substances ont été sélectionnées par l’évolution : elles ont interagi avec des enzymes, des systèmes biologiques. Cela signifie qu’elles ont déjà tout ce qu’il faut pour interagir avec le vivant. Et c’est précisément ce que l’on cherche quand on développe des médicaments ou des cosmétiques.
Notre métier a beaucoup évolué. Au début, nous isolions des molécules une par une. Mais aujourd’hui, nous travaillons très souvent directement sur des mélanges complexes. Une plante, par exemple, peut contenir des milliers de composés. Alors, nous développons des outils pour analyser directement ces mélanges, sans avoir à purifier tous les composés. Cela pose des défis en purification, en analyse, et surtout en science des données. On parle de plus en plus de Big Data et nous utilisons quotidiennement des outils relevant de la chimiométrie. Ces approches visent à prioriser notre travail afin d’identifier rapidement les molécules déjà connues dans un mélange complexe, notamment pour éviter de réétudier ce qui est déjà connu ou pour identifier rapidement la ou les molécules responsables, par exemple, d’une activité biologique observée. On appelle ça la déréplication.
C. D : C’est un peu un travail de cartographie, en somme ?
J-H. R : Exactement. Moi, j’appelle ça du profilage. Nous sommes des profilers de la nature. Et aujourd’hui, avec l’IA et les outils modernes de chimiométrie, nous essayons de relier, par exemple, l’information chimique obtenue sur des mélanges à l’information biologique également évaluée sur des mélanges.
C. D : Lors de votre intervention dans la journée, au Sénat, sur les enjeux et priorités de la recherche pour la prochaine décennie, vous avez évoqué les apports dans vos recherches des collaborations avec l’industrie. Comment ces collaborations se passent-elles concrètement ?
J-H. R : En France, il y a souvent une défiance mutuelle entre le public et le privé. Les chercheurs académiques pensent parfois que l’industrie est « le diable », et les industriels craignent que les contrats avec le public prennent des années à être signés. Mais mon expérience montre que cela peut très bien marcher, à condition de prendre son temps en amont.
Cela commence quasiment toujours par une prestation. Un industriel ne viendra jamais dire : « Allez, on fait un contrat de collaboration ! » Non, il va tester. Il va donner une petite prestation. Si ça marche, il en commandera une deuxième. Et petit à petit, un climat de confiance s’installe et on peut commencer à prononcer des mots tels que : CIFRE, contrat de collaboration, ANR PRCE, projet européen, etc.
Bien entendu, tout cela dépend aussi de la culture de l’entreprise. Certaines sont prêtes à externaliser, d’autres moins. Mais une fois que la confiance est là, du point de vue du chercheur, cela peut être extrêmement stimulant : on fait de la recherche fondamentale, mais avec des contraintes industrielles qui poussent à l’innovation.
Par exemple, nous avons développé des outils pour réaliser du profilage chimique sur des mélanges. Au début, c’était purement conceptuel. Et puis, en en parlant à un partenaire industriel avec qui nous travaillions déjà, il nous a dit : « Bingo, on vous suit ! » Résultat : à la suite de la présentation de notre méthode lors d’un congrès, de nombreux industriels de la cosmétique sont venus vers nous. Ils ont vu l’intérêt pour eux : identifier rapidement les composés toxiques dans leurs extraits, par exemple. Ma collègue qui travaillait sur le projet a ensuite monté sa boîte, NatExplore, qui est hébergée au laboratoire. Nous avons maintenant une thèse CIFRE avec un partenaire industriel et nous menons ensemble un projet européen.
Mais ce n’est pas toujours simple. Il y a aussi des frustrations. Parfois, nous proposons une solution objectivement meilleure à un problème, mais pour des raisons stratégiques, l’industriel ne la retient pas. Et puis, il y a les restructurations : un jour, ton contact part, et tu te retrouves seul à continuer le travail.
C. D : Vous avez souligné, lors de cette journée au Sénat, que certaines de vos recherches les plus fondamentales ont été faites avec l’industrie. Pouvez-vous développer ?
J-H. R : Revenons sur cet exemple concret de la recherche sur les mélanges chimiquement complexes. Il y a une quinzaine d’années, je voulais travailler sur les mélanges sans tout séparer. J’avais l’intuition qu’en séparant tous les constituants, une partie de l’information était perdue. Alors, avec deux collègues, nous avons commencé à réfléchir à des outils pour étudier ces mélanges directement, notamment en recourant à la RMN, ce qui n’était pas courant à l’époque.
Un autre exemple : un collègue entretenait une relation de confiance avec le directeur du centre de recherche d’AstraZeneca. Celui-ci a proposé de financer, sous la direction du collègue, une thèse sèche – pas une CIFRE, mais un financement intégral sans sujet fixé – en lui disant : « fais-toi rêver, fais-toi plaisir. » C’est rare, mais cela montre que parfois l’industrie peut aussi soutenir de la recherche très fondamentale.
Pour des formules de coopération plus approfondies entre la recherche publique et l’industrie, les LabComs sont devenus un instrument essentiel pour de nombreuses unités de recherche. Il faut bien avoir à l’esprit que, lors de la construction d’un LabCom, il faut en anticiper la fin, parce qu’un LabCom dure quatre ans. Et après ? Qui récupère les équipements achetés en commun ? Qui garde les résultats ? Il faut tout prévoir en amont, dans le contrat. Sinon, c’est le divorce assuré.
C. D : Vous avez insisté sur l’importance de la confiance. Est-ce que c’est le facteur clé ?
J-H. R : C’est vraiment une histoire de personnes, oui. Je vous donne un exemple : j’ai un ancien étudiant qui est maintenant chez Michelin. Nous nous parlons régulièrement. Un jour, il me dit : « Jean-Hugues, on ne pourrait pas faire quelque chose ensemble ? » Je lui réponds : « Oui, nous pourrions commencer par une petite prestation ». Lui me répond : « Ça va me permettre d’avoir des données consolidées pour convaincre mon boss. » Et petit à petit, nous sommes monté en puissance. Michelin, d’ailleurs, est l’un des plus gros pourvoyeurs de LabComs en France.
Quand un LabCom est formalisé, tout le monde est dans le même bateau. L’industriel met de l’argent, il attend des résultats. Et nous, nous avons des moyens pour avancer. À Reims, par exemple, il y a un LabCom avec Total. Ce qui nous a permis de créer une trentaine de CDD, de rentrer dans le réseau Copernicus… Bref, un écosystème recherche – aujourd’hui reconnu – a été créé.
C. D : Donc, en résumé, la clé, c’est la confiance, la clarté des contrats et un approfondissement progressif de la relation ?
J-H. R : Exactement. Et il faut aussi savoir gérer les frustrations. Parce que dans la recherche, comme dans l’industrie, il y a des imprévus. Mais si on part sur de bonnes bases, cela peut donner de très belles histoires.
Cet article est tiré du n°446 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




