« Qu’est-elle allée faire dans l’armée ? »  Rappeler à la chercheuse sa place dans l’armée et dans l’académie

SNCS-FSU15 juillet 2026
Article de la VRS n°445 : « Qu’est-elle allée faire dans l’armée ? »  Rappeler à la chercheuse sa place dans l’armée et dans l’académie

Pour les chercheuses, l’enquête peut devenir un révélateur brutal des rapports de pouvoir, de domination et de violence qui traversent l’institution militaire. L’analyse réflexive des tractations pour un recrutement en tant que stagiaire dans un hôpital psychiatrique militaire grec montre comment les rapports de genre façonnent l’accès au terrain, la production des savoirs et la reconnaissance scientifique elle-même.

Angeliki Drongiti
Chercheuse post-doctorante, IMT Atlantique (Nantes), Cresppa-CSU, membre associé au CENS1

 

L’armée constitue une institution profondément marquée par la domination masculine et les rapports sociaux de sexe, selon lesquels les comportements sociaux seraient l’expression de dispositions biologiques : il s’agit d’une « institution masculine ». Suivant une logique de supériorité masculine et d’infériorité féminine, l’armée participe à la classification des individus selon leur genre et à la reproduction de ces hiérarchies, à l’intérieur des casernes comme dans le reste de la société.

L’objectif de cet article est de présenter, sous la forme d’un témoignage sociologique, la manière dont ces perspectives inégalitaires entre hommes et femmes se reflètent dans le vécu des chercheuses. Ce texte décrit en partie mes expériences en tant que femme cisgenre hétérosexuelle, doctorante au sein de l’armée de terre grecque, dirigée par des hommes cisgenres hétérosexuels, militaires (dont certains spécialistes de la santé mentale). Comme tout terrain d’enquête qualitative en sciences sociales, l’étude des armées exige, voire impose, une coexistence de la chercheuse avec les personnes qui en sont les protagonistes, ici les militaires. Aussi singulières soient-elles, ces expériences sont objectivables. L’analyse de ce que nous vivons dans et à travers cet environnement montre que ces expériences individuelles sont porteuses d’une véritable force interprétative : elles laisse transparaître les normes et les valeurs qui traversent ces espaces, à travers la manière dont nous y sommes traitées.

Dans cette perspective, j’espère que cette contribution entrera en dialogue avec l’article vade-mecum de ­Marielle ­Debos. Publié en 2023 dans la revue Critique internationale, cet article a attiré l’attention de la communauté scientifique sur les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes et les minorités de genre lorsqu’elles étudient les armées, les guerres et les phénomènes liés au militarisme, notamment les violences sexistes et sexuelles. Cette publication invite à réfléchir à la gestion de ces situations et rendre ces souffrances de recherche visibles, compréhensibles et, surtout, dicibles.

Dans le prolongement de cette réflexion, ce témoignage sociologique ne vise pas à rappeler qu’en tant que femmes ou minorités de genre, nous serions condamnées à subir des violences. Il cherche, au contraire, à mettre des mots sur ces expériences afin que les inégalités et les violences de genre soient prises en compte de manière systématique dans nos analyses et qu’elles deviennent non seulement dicibles, mais aussi entendables. Si tous les terrains militaires ne sont pas nécessairement violents ou difficiles, les rapports sociaux de sexe, qui structurent les rencontres entre les civil-es et les militaires, définissent les formes de légitimité genrées et conditionnent le bon ou le mauvais déroulement d’une enquête, y sont toujours à l’œuvre, tant au sein des armées qu’en dehors.

UN TERRAIN IMPOSSINLE MÊME AVANT LES ARMÉES

Les femmes spécialistes des armées sont confrontées à la responsabilité de composer avec deux mondes : celui des femmes et des civil-es, d’une part, et celui des hommes et des militaires professionnels, d’autre part. Cette responsabilité apparaît dès la conception de l’enquête où les enjeux méthodologiques se posent de manière particulièrement aiguë, les armées ne constituant pas, du point de vue du genre, des terrains « naturellement » accessibles aux enquêtrices. Cette incompatibilité entre les féminités et la norme hétérovirile peut rendre l’objet « armée » inaccessible avant même le début du travail de terrain.

« Vous ne pouvez pas faire ça. C’est impossible […] Vous êtes une femme, comment y entrerez-vous ? », m’a dit un professeur d’université alors que je préparais encore mon master. Bien que ses recherches ne portent pas spécifiquement sur les armées, j’ai reçu ses paroles comme un avertissement sévère. Ce découragement s’est ajouté aux difficultés liées à mon intégration dans un pays dont j’apprenais encore la langue et dont le système académique m’était inconnu. Quelques jours après cet échange téléphonique, puis à la suite d’une rencontre avec un autre professeur d’université qui a réagi de manière similaire, j’ai abandonné toute démarche d’inscription en M2 pour l’année universitaire 2009-2010. J’ai consacré cette année à exercer un emploi alimentaire tout en réfléchissant à ce sur quoi je peux travailler en tant que femme.

J’ai alors élaboré un projet de recherche portant sur les festivités estivales d’une île grecque qui offrait un accès aisé au terrain, sur la base du volontariat auprès des associations locales : dans les cuisines ou lors de la distribution des repas pendant les fêtes, je serais pleinement alignée avec mon genre. Pourtant, mener une enquête par compromis, alors que j’avais investi dans un parcours migratoire afin de réaliser mon projet professionnel, me donnait le sentiment d’un échec. Je suis finalement revenue à mon projet initial sur l’armée. J’ai retravaillé mon projet de recherche et j’ai choisi parmi différentes universités parisiennes auxquelles j’ai été admise l’université Paris 8 et ­Michel ­Joubert dont la confiance a été déterminante : il a accepté de diriger mon mémoire sans jamais mettre en doute ma capacité à réaliser cette enquête.

Je n’ai pas réussi à entrer dans une caserne au cours de cette année de master. J’ai néanmoins conduit une enquête auprès de journalistes, de militant-es antimilitaristes et de parents dont le fils s’était suicidé pendant son service militaire.
Le fait d’entreprendre une thèse sous la direction ­d’Anne-Marie ­Devreux, qui avait enquêté sur la conscription dans l’armée française, rendait mon projet plus réalisable que jamais. En tant que spécialiste du genre, ses travaux contribuaient aussi, de manière latente, à légitimer mon choix d’étudier les armées. Soutenue d’abord par mon directeur de master, puis par une chercheuse reconnue, je pensais que la question de la légitimité genrée à travailler sur un objet « masculin » était désormais acquise.

RAPPELER À LA CHERHCEUSE SA PLACE GENRÉE

  • Dans l’armée
    J’ai obtenu un accès à l’hôpital militaire psychiatrique le plus central des trois du pays, après deux années de négociations. Une impasse administrative particulièrement absurde a ensuite retardé mon entrée d’un mois après de multiples acrobaties bureaucratiques. Je pensais mener ma recherche comme stagiaire en sociologie au sein de l’équipe de prévention psychosociale. Pourtant, quelques jours avant la fin de mon stage, j’ai découvert que j’avais été affectée à un autre service que celui correspondant à mon objet de recherche. Installée dans un service médico-administratif de psychiatrie, davantage consacré à la gestion des dossiers des patient-es qu’à la prise en charge des personnes suicidaires, je devais réaliser mes observations dans un autre service, dédié au suivi des suicidants. Ce cantonnement, je l’ai interprété par la suite comme un double blocage lié au genre.
    D’un côté, il s’agissait d’un acte de contrôle à l’égard de la civile que j’étais, une femme souhaitant enquêter sur un univers d’hommes militaires. Malgré sa supposée « féminisation », ce service était dirigé par des militaires spécialistes en psychiatrie, tandis que les femmes y occupaient des positions subordonnées, conformes à la norme militaro-virile : aux hommes revenaient les fonctions d’encadrement, aux femmes celles du care et de l’administration. M’assigner à cette place permettait également de contrôler ce que je faisais et ce à quoi j’avais accès, alors que j’enquêtais sur l’un des sujets les plus sensibles pour une institution qui cherche à se déresponsabiliser des suicides de ses conscrits. Une autre incompatibilité tenait à ma profession. Dans l’univers militaire, être sociologue revenait souvent à être assimilée à une journaliste et, par conséquent, à une « mauvaise » femme, éloignée des rôles de care attendus. Cet enchevêtrement des assignations disciplinaires, genrées et institutionnelles a profondément structuré le quotidien de mon enquête.
    J’ai été progressivement exclue du groupe des femmes (infirmières, psychologues) parce que je transgressais les normes qui leur étaient assignées : travailler de manière autonome, mener des entretiens individuels avec les patients ou échanger d’égal à égal avec les psy hommes. Dans le même temps, j’ai été victime de harcèlement sexuel de la part d’un collègue stagiaire psychologue. Celui-ci ouvrait mes carnets et fouillait dans mon sac, se collait à moi, passait son bras autour de mes épaules pendant les réunions et, à plusieurs reprises, s’asseyait sur moi en m’imposant des câlins ou des baisers. Pourtant, préoccupée avant tout par la possibilité de mener enfin une enquête dans l’armée, je ne nommais pas ces actes comme des violences. Je le trouvais « bizarre » et cherchais à me protéger : je gardais constamment mes affaires avec moi, j’entrais la dernière aux réunions pour éviter de m’asseoir à côté de lui, je portais des vêtements couvrant chaque centimètre de peau, malgré la chaleur estivale, dans l’espoir de ne pas attirer son attention, et j’adaptais mes horaires afin de ne pas faire le trajet avec lui.
    Ce n’est qu’à mon retour en France que j’ai vu ce harcèlement sous les yeux de cette institution : les hommes pouvaient exercer librement certaines formes de domination sans être rappelés à l’ordre ni sanctionnés, en particulier lorsque celles-ci constituaient des démonstrations de virilité, de pouvoir ou de conquête. De la même manière, mes entretiens avec les appelés le disaient : cette institution laissait sans protection les appelés homosexuels, ceux en souffrance psychique, en surpoids ou jugés insuffisamment aptes aux exercices militaires, tout en exerçant sur eux des violences physiques et morales. J’ai alors compris que la violence au sein des casernes, qu’elle soit exercée par les militaires professionnels à l’encontre des conscrits ou entre appelés, constituait une norme de socialisation et de survie parmi les « vrais » hommes. Autrement dit, je suis devenue aussi un objet de contrôle et sous les yeux de tous les responsables militaires, j’étais une femme, parmi d’hommes naturellement excités et en quête de domination (sexuelle ou autre).
    De l’autre côté, mon affectation dans ce service relevait d’un sabotage institutionnel profondément genré. J’aurais dû intégrer l’équipe de prévention psychosociale, composée principalement de femmes psychologues. Ce dispositif, fondé sur la psychothérapie, les groupes de parole, les suivis individuels et une ligne d’écoute, était discrédité par le service de psychiatrie, qui le jugeait trop « mou ». À l’inverse, la psychiatrie incarnait une pratique militarisée du soin, fondée sur l’autorité disciplinaire : la parole des militaires primait, les prescriptions prenaient la forme d’ordres et les interactions reproduisaient la domination des professionnels sur les conscrits. Au-delà du contrôle exercé sur la chercheuse, mon intégration dans cette équipe féminine aurait renforcé un espace perçu comme insuffisamment militaire, trop « civil » et, de ce fait, potentiellement subversif pour l’ordre institutionnel.

 

  • Dans l’académie
    De retour en France, inspirée par une démarche réflexive, j’ai présenté une auto-analyse de mon expérience en psychiatrie militaire dans des colloques et séminaires, puis rédigé un article. Les réactions de certain-es collègues m’ont surprise : la violence subie était attribuée à ma supposée docilité, on me rappelait que je « savais où j’allais » et l’on me conseillait de ne pas en parler afin de préserver ma légitimité académique – qui serait fragilisée si je me disais victime de harcèlement sexuel pendant le terrain. Le refus de publication de cet article semblait être une protection paradoxale de ma scientificité et de mon intégrité professionnelle.
    Cette situation a nourri une double confusion. D’une part, j’étudiais un phénomène que l’institution militaire invisibilisait en défendant l’idée que ceci n’existe pas. D’autre part, je me retrouvais avec une expérience de terrain qui semblait, elle aussi, ne pas avoir droit d’être citée et d’exister dans le champ académique. Je cherchais à rendre visible un fait social tout en taisant les conditions qui avaient permis de le mettre au jour. Les réactions de mes collègues suggéraient en outre qu’une « bonne » chercheuse ne subissait pas de harcèlement sur son terrain, renforçant ma culpabilité et mon sentiment d’illégitimité. La position d’étrangère enquêtant sur une armée non francophone a rendu ce travail d’analyse particulièrement long, difficile et éprouvant.
    On dirait que nos collègues hommes n’ont pas de genre sur le terrain. Les préférences genrées semblent coïncider avec celles de l’académie conduisant à une série d’expériences de domination, d’exclusion et de délégitimation par nos pairs. En plus, la sociologie des armées n’est pas une sociologie comme les autres : prise dans une relation ambiguë entre critique et expertise au service des armées, elle demeure un champ marginal, souvent perçu comme moins « noble ». Au cours des années qui ont suivi ma thèse, plusieurs retours de comités de sélection ont laissé entendre que mes objets de recherche rendaient mon profil difficilement lisible (« on ne comprend pas ») et que mes travaux sur les armées et les forces de l’ordre constituaient un point négatif pour le recrutement. Si l’on considère ces remarques comme des indicateurs de la place accordée à l’objet militaire dans le champ académique, en tenant compte de la domination masculine qui caractérise à la fois les institutions militaires et l’univers académique, ainsi que de la faible légitimité accordée à la parole des chercheuses sur les violences vécues en enquête, une question s’impose : quelles sont les conséquences d’être une femme spécialiste des armées sur sa recrutabilité ? On peut aussi s’interroger sur l’ambiguïté de la reconnaissance scientifique que beaucoup d’entre nous connaissent : souvent invitées à des colloques ou émissions radiophoniques, nous sommes plus rarement reconnues par le monde académique comme de « vraies » spécialistes. Cette reconnaissance contraste avec le silence imposé sur les violences vécues en enquête et avec nos démarches scientifiques – sans pourtant contraster notre genre qui réserve un parcours marqué par la violence de l’inégalité liée aux rapports sociaux de sexe.

ACCOMPAGNER, LAISSER DU TEMPS, FAIRE DE LA PLACE

La complexité de l’objet, la distance géographique, l’isolement ou encore les risques propres au terrain peuvent rendre les enquêtes sur les armées particulièrement éprouvantes pour les chercheuses. Ces violences ne sont d’ailleurs pas propres à ces enquêtes : elles existent également sur des terrains plus ordinaires, plus accessibles et plus inclusifs.

Les bonnes pratiques de l’enquête sont souvent présentées comme des principes auxquels il faudrait se conformer : ne pas perturber le terrain, respecter la « juste distance » et préserver la relation d’enquête. Combinées à la longue attente d’accéder au terrain et au défi d’étudier un phénomène que l’institution militaire nie ou minimise, ces injonctions ont contribué à rendre invisibles les violences au moment même où je les subissais. Le doctorat, long processus d’apprentissage validé par le jugement des pairs, renforce également l’injonction à « tenir » jusqu’au bout. Dans mon cas, ces éléments ont rendu toute réaction difficile face à une enquête qui m’avais mise en danger, mais sa réalisation et sa finalisation apparaissaient comme un acte de justice.

En octobre 2014, en faisant le point sur mon enquête avec ma directrice, je me suis mise à pleurer sans comprendre pourquoi. Pendant mon séjour en Grèce, ­Anne-Marie ­Devreux m’avait régulièrement appelée, je lui racontais mes succès (le nombre d’entretiens réalisés, les accès obtenus, les personnes rencontrées). Consciente de la spécificité du terrain militaire, elle m’avait encouragée à beaucoup lire, puis, à mon retour, à prendre le temps, à assurer mes cours et à consulter les archives imposant une interdiction d’ouvrir les carnets de terrain. « On vous a fait mal », m’a-t-elle dit. L’expression « harcèlement sexuel » a été prononcée pour la première fois par ­Marie ­Mathieu après une présentation au Congrès international des recherches féministes francophones, à Montréal, en 2015. C’est alors que cette expérience est devenue dicible.

L’accompagnement des doctorant-es menant ce type d’enquête requiert une attention particulière : alerter sans décourager, encourager sans susciter un sentiment de toute-puissance, être présent-e sans devenir envahissant-e. Les encadrant-es gagneraient eux et elles aussi à disposer d’un vade-mecum, inspiré de pratiques déjà mises en œuvre dans leurs enquêtes. Je pense notamment au protocole élaboré par ­Hadrien ­Guichard auprès de jeunes ayant fait une tentative de suicide : après chaque entretien, il maintient un contact régulier, progressivement espacé, afin de s’assurer que l’échange n’a pas altéré leur bien-être. Une telle démarche pourrait inspirer le suivi des doctorant-es engagé-es sur des terrains militaires, la communication régulière étant le premier acte d’accompagnement et de prévention. Au-delà de ce cas, il me paraît logique de rappeler les principes essentiels de tout encadrement : écouter, accompagner, laisser le temps de dire et de penser et savoir imposer une pause lorsque la situation l’exige.

Faut-il alors renoncer à envoyer des femmes sur des terrains masculins ? Cette question renvoie à celle de la « féminisation » des armées : constitue-t-elle un levier d’émancipation ou une exposition accrue aux violences ? Aucune réponse n’est bonne ou mauvaise. Se préparer pour les imprévus du terrain est indispensable. Encore faut-il pouvoir disposer d’espaces d’écoute et de réflexion où les difficultés rencontrées puissent être dites, objectivées et analysées sans être interprétées comme des signes de faiblesse ou de manque de professionnalisme. Mon témoignage rejoint ici la proposition de ­Marielle ­Debos : pas de fascination, pas de martyrisation, juste une pure nécessitée de réfléchir sur la protection de tous et de toutes dans les différentes étapes et enjeux de carrière, de gagner en capacité d’entendre sans jugement pour dire de façon décomplexée, de défendre nos droits d’enquêter sur de phénomènes complexes et sensibles, collectivement.

 

Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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