Vers une estimation impartiale des menaces nucléaires
La menace que représentent les armes nucléaires dans le monde demeure paradoxalement sous-estimée. Cette menace est-elle évaluée avec impartialité ou est-elle masquée par des discours de légitimation et des conflits d’intérêt ? L’auteur montre comment les mécanismes qui sous-tendent cette minimisation sont tant cognitifs que politiques et institutionnels, et mène une réflexion essentielle sur les conditions d’une expertise réellement indépendante.
Benoît Pelopidas
Professeur des universités à Sciences Po (Centre d’études et de recherches internationales, CERI)
Fondateur du programme d’étude des savoirs nucléaires
On connait les risques sanitaires liés au tabac et leur minimisation suite à une focalisation sur l’incertitude relative aux liens entre tabagisme et cancer du poumon ; on connaît aussi les études relatives aux effets des émissions de gaz à effets de serre (GES) sur le changement climatique. Ce sont des exemples typiques de sous-estimation d’un dommage prévisible de grande ampleur. On a aussi des preuves selon lesquelles les producteurs d’énergies fossiles ont disposé de longue date de connaissances fiables sur les effets prévisibles de leurs activités sur le changement climatique. Mais ils ont choisi de poursuivre leurs activités, de dissimuler les connaissances accumulées et même de financer avec des moyens considérables des campagnes de déni des risques provoqués par les GES. Même le groupe III du GIEC, qui doit jouer le rôle d’évaluateur indépendant, a procédé à des sous-estimations des effets prévisibles du changement climatique grâce à des promesses techno-solutionnistes optimistes.
Différentes dimensions des mises en péril de la vie sur la planète, telles que les pollutions, la destruction de la « zone critique » ou le franchissement de la plupart des « neuf limites planétaires » ont aussi régulièrement fait l’objet de sous-estimations pour des raisons variées. Cela suggère que les menaces de la plus grande ampleur sur l’habitabilité de la terre sont fréquemment sous-estimées, parce qu’on n’envisage même pas qu’elles puissent être si graves.
Alors, comment produire une évaluation impartiale de la menace nucléaire, alors qu’il reste 12 000 armes nucléaires dans le monde, pour la plupart plus destructrices que les armes qui ont rasé les villes d’Hiroshima et de Nagasaki les 6 et 9 août 1945 ; que nous ne disposons toujours pas de protection contre des explosions nucléaires, qu’elles soient délibérées, involontaires ou accidentelles ; que dans les années 1950, on considérait déjà que quinze frappes thermonucléaires étaient suffisantes pour anéantir la France ; que des explosions nucléaires ont été évitées par chance ; que le niveau d’armements nucléaires ne peut être justifié par la dissuasion nucléaire seule ; que posséder ces armes n’est pas bénéfique dans plusieurs futurs possibles ; que les politiques industrielles associées nous engagent pour des décennies ?
Cette courte intervention entend résumer les réponses à cette question issues d’une recherche indépendante, qui refuse tout financement porteur de conflit d’intérêt, et entend rendre possible une délibération démocratique informée.
LES SOURCES DU PROBLÈME
Identifions quelques problèmes chroniques qui font obstacle à une évaluation fiable de la menace nucléaire.
- L’extériorité
L’extériorité est sans doute le premier problème auquel on pense. Depuis 1980, il n’y a plus d’explosions nucléaires atmosphériques (après les 543 qui ont eu lieu depuis 1945), de sorte que plus personne ne perçoit directement les effets d’une explosion nucléaire.
Cette extériorité se double des effets du passage du temps qu’une étude sur les perceptions d’Hiroshima et de Nagasaki dans les opinions publiques de neuf États européens a pu établir. Il est difficile, pour les générations les plus jeunes, d’identifier les villes d’Hiroshima et de Nagasaki comme celles qui ont été frappées par des armes nucléaires pendant la Seconde Guerre mondiale. Et ceux qui n’ont pas connaissance d’Hiroshima et de Nagasaki n’ont pas d’événement de référence à partir duquel ils pourraient saisir la vulnérabilité nucléaire. Le bombardement des deux villes japonaises leur semble peu pertinent pour penser l’avenir.
La connaissance des effets des essais nucléaires et des cas où des explosions nucléaires ont été évitées par chance est encore limitée. Le traitement proposé dans la presse française alimente cette extériorité. Depuis 2006, alors que l’Iran suscitait le seul soupçon de « prolifération horizontale », la « prolifération nucléaire » était plus fréquemment évoquée dans des quotidiens tels que Le Monde, Libération ou Le Figaro que toutes les autres vulnérabilités matérielles associées aux armes nucléaires existantes et en cours de modernisation dans tous les États dotés de la bombe (guerre nucléaire, terrorisme nucléaire, possibilité d’accidents – jamais mentionnée –, course aux armements, modernisation).
L’extériorité est évidemment alimentée par la pratique du secret nucléaire qui s’applique aussi aux élus. En France, la loi du 15 juillet 2008 a élevé ledit secret à un niveau sans précédent depuis 1790 au nom de la non-prolifération. - Des experts supposés neutres
Dans ce contexte, on pourra alors vouloir s’en remettre au jugement des experts du domaine. On aurait tort, pour les raisons suivantes. Le champ de l’expertise en France est étrangement asymétrique. Il se compose d’« experts » ainsi que de « militants » anti-nucléaires ou pour le désarmement nucléaire qui, la plupart du temps, se présentent comme tels.
Les experts non-militants ont des pratiques spécifiques. Très fréquemment, ils reprennent les éléments de langage du discours officiel, désignant les armes nucléaires françaises comme « la dissuasion » et reprennent les affirmations d’intentions des acteurs officiels comme si elles étaient des preuves suffisantes des effets de leurs politiques. Ainsi, « la dissuasion » dissuade a priori alors qu’on ne peut répondre à la question que du point de vue de celui qui doit être dissuadé.
En utilisant ces éléments de langage comme s’ils étaient des catégories analytiques, les experts qui se présentent comme neutres ou « réalistes » se rendent incapables d’évaluer les effets de la politique conduite ou d’articuler des alternatives. Fréquemment, ils travaillent pour des institutions directement financées par les institutions en charge de l’arsenal nucléaire national (CEA-DAM, Dassault, Thalès, MBDA). Ces financements porteurs de conflits d’intérêts majeurs sont communément présentés comme non problématiques car ils n’entraînent pas de censure directe.
Or, une campagne d’entretiens auprès des financeurs et des analystes des 45 think tanks les plus influents en politique nucléaire à l’échelle mondiale – qui souffrent de tels conflits d’intérêts – a pu montrer que si la censure directe y est en effet très rare, deux autres mécanismes y sont à l’œuvre : l’autocensure et le filtrage au moment du recrutement des analystes en faveur de ceux dont les orientations connues ne sont pas susceptibles d’entrer en conflits avec les intérêts et préférences des financeurs.
A ce problème de dépendance économique s’ajoute la confiance que nombre des experts para-officiels mettent dans les mots du général Poirier, qui observait que « manifester notre scepticisme sur la crédibilité de la dissuasion, c’est faire le jeu de l’adversaire ». Si l’on accepte ces propos, officiels et experts para-officiels ne peuvent dire l’éventualité de son échec et de la guerre nucléaire qui s’ensuivrait. S’ils connaissent des limites au contrôle sur les armes dont nous disposons et leur sûreté, ils ne peuvent en aucun cas les communiquer. L’incantation et la paraphrase deviennent la seule voie. Cela n’est évidemment pas de l’analyse mais doit être requalifié comme de la communication stratégique. Pour toutes ces raisons, on ne peut donc pas structurellement s’en remettre aux experts para-officiels, qui ne sont pas en capacité de présenter la totalité des vulnérabilités des arsenaux nucléaires. - La défaillance de notre imagination
S’ajoute à cela une difficulté que le philosophe Günther Anders, penseur de la menace nucléaire, a saisie peut-être avant tout le monde, à savoir la défaillance de notre imagination face à la menace nucléaire. Nous sommes des « paresseux de l’apocalypse » écrivait-il. Nous sommes devenus capables de détruire davantage que ce que notre imagination peut concevoir. C’est ce qu’il appelait le « décalage prométhéen » qui fait que l’on n’arrive littéralement pas à croire ce que l’on sait sur la possibilité de la catastrophe nucléaire et notre vulnérabilité face à elle.
Une campagne d’entretiens avec des praticiens de la politique nucléaire avec des préférences très variées, allant de l’abolition des armes nucléaires à la nécessité de préparer et de mener une guerre nucléaire limitée au nom de la dissuasion nucléaire et de son rétablissement a pu établir à quel point les praticiens les plus aguerris n’échappent pas à la difficulté de croire à ce que l’on sait au moment d’agir. - L’illusion du contrôle
Il faudrait ajouter à cela l’illusion rétrospective de contrôle, qui aboutit à un déni du rôle des facteurs non réductibles au contrôle dans l’évitement d’explosions nucléaires non désirées jusqu’à présent, et le présentisme, qui crée l’illusion selon laquelle le futur ne peut être qu’une continuation des tendances observables au présent. Ils aboutissent à l’illusion selon laquelle il n’existe pas de futurs possibles dans lesquels posséder les armes nucléaires dont nous disposons aujourd’hui est non seulement un coût d’opportunité mais littéralement nuisible, alors que de tels futurs existent.
Le problème principal est que tous ces obstacles à une évaluation impartiale introduisent un biais dans le même sens, à savoir celui de la minimisation de la menace.
QUATRE RECOMMANDATIONS
Au vu du diagnostic ci-dessus qui résume les résultats de la recherche indépendante, quatre recommandations se dessinent.
D’abord, il est urgent de ne pas confier l’analyse de la politique nucléaire à des entités qui, soit souffrent de conflits d’intérêts directs, soit reçoivent des financements d’organismes qui défendent ou ont un intérêt direct dans la poursuite ou l’avènement d’une politique nucléaire particulière. Si de tels financements sont observés, il revient à celui qui les reçoit de prouver leur innocuité ou d’accepter que son activité relève de la communication stratégique de ces acteurs. Ce n’est pas impossible : le programme d’études des savoirs nucléaires à Sciences Po, que j’ai eu la joie et l’honneur de diriger depuis 2017, en est un exemple. Le centre d’études sur la guerre et la violence qui vient d’être fondé à l’université de Liège par le professeur Julien Pomarède en est un autre.
Ensuite, il est essentiel d’affirmer la possibilité d’objectiver la différence entre communication stratégique et analyse impartiale. Si les analystes reprennent les éléments de langage des acteurs qu’ils étudient (les armes nucléaires entendues comme « la dissuasion », « le parapluie ») ou les traitent comme des catégories analytiques et acceptent les affirmations d’intentions comme preuves suffisantes des effets d’une politique, ils pratiquent de la communication stratégique. Une preuve supplémentaire est apportée quand leurs financements souffrent de conflits d’intérêt. L’analyse impartiale ne saurait commettre aucune de ces fautes.
Du fait de la difficulté à imaginer la possibilité de la catastrophe nucléaire et d’y croire, il est essentiel de construire des enseignements qui diffusent les résultats de la recherche indépendante et transmettent aux citoyens de demain les outils qui leur permettent d’évaluer la validité des affirmations auxquelles ils sont confrontés sur les réalités nucléaires et, a minima, leurs échelles. En plus de l’éducation, il est urgent de construire la culture populaire qui place le spectateur en situation de suspension de son incrédulité. Il s’agit de le rendre sensible à sa condition de vulnérabilité nucléaire afin qu’il cesse d’être un paresseux de l’apocalypse. Il nous reste à inventer la culture populaire de la vulnérabilité nucléaire au XXIème siècle.
Enfin, contre le présentisme, il est essentiel de reconnaître les limites de nos connaissances, les incertitudes et les choix de valeurs qui fondent les paris sur l’avenir que nous faisons quand nous articulons nos politiques de défense. Rappelons-nous que les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de 3ème génération qui vont entrer en service sous une décennie doivent naviguer jusqu’en 2090. Cela nous conduit près de soixante-dix ans dans le futur. Pour mesurer l’ampleur de ce pari, je vous invite à considérer combien la France d’il y a soixante-dix ans différait de celle d’aujourd’hui. Elle comptait 25 millions d’habitants de moins, l’Algérie et l’Indochine étaient françaises, plus de 40 % des Français vivaient en milieu rural, le monde comptait 5 milliards d’habitants en moins, les missiles balistiques et les satellites n’existaient pas et nous n’avions, bien sûr, pas d’arsenal nucléaire. Nous ne savions pas que la survie de l’humanité dépendait de la préservation des conditions d’habitabilité d’une petite pellicule autour de la terre, la zone critique. Aujourd’hui encore, les États dotés d’armes nucléaires membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui détiennent 96 % des armes nucléaires sur la planète, planifient leurs politiques nucléaires comme si nous savions que les transformations du système terre ne vont pas les impacter. Or nous ne le savons pas et de nombreuses formes d’interactions sont concevables.
Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




