La guerre au cœur de l’accueil des scientifiques en exil Retour sur le programme PAUSE
La guerre, les régimes autoritaires ou encore les violences politiques désagrègent les communautés scientifiques et artistiques, fragilisant durablement la production et la transmission des savoirs. À travers un entretien avec des responsables du Programme d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil (PAUSE), cette contribution éclaire les enjeux de l’accueil en France des chercheurs et chercheuses ainsi que des artistes en exil, entre urgence humanitaire et solidarité académique.
Laura Lohéac
Directrice du Programme national d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil (PAUSE)
Marion Gués Lucchini
Responsable du plaidoyer et des relations internationales
Entretien réalisé par Claude Didry
Laura Lohéac : Le Programme d’accueil en urgence des scientifiques et des artistes en exil, PAUSE, trouve son origine dans la multiplication des guerres et la montée de l’illibéralisme, deux phénomènes en forte croissance aujourd’hui, dont les scientifiques et les artistes font partie des premières victimes. L’événement déclencheur de la création de PAUSE remonte à 2015 : l’assassinat, par l’État islamique, de Khaled Al Assad, directeur du musée des antiquités de Palmyre, qui a suscité une vive émotion au sein de la communauté académique française. À la création du programme en janvier 2017, les premiers bénéficiaires ont majoritairement été des Syriens et des universitaires originaires de Turquie, persécutés par leur régime pour avoir signé la pétition du collectif « Universitaires pour la Paix ».
Le programme PAUSE repose sur un engagement des établissements d’enseignement supérieur et de recherche et des institutions culturelles, le programme ayant été ouvert en 2021 aux artistes. Ce sont ces établissements qui présentent les candidatures de scientifiques ou d’artistes en danger pour un accueil d’un an, renouvelable une fois (deux fois pour les doctorants), financé conjointement par le programme (60 % hier, 50 % aujourd’hui) et les établissements (donc 40 % hier et 50 % aujourd’hui). Les candidatures sont évaluées et sélectionnées par un comité scientifique ou artistique. Elles sont ensuite validées par le comité de direction du programme, instance décisionnelle chargée des orientations stratégiques.
Ce comité réunit quatre ministères, ceux de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (initiateur et principal financeur du programme), de la Culture, de l’Europe et des Affaires étrangères et de l’Intérieur. Ces deux derniers ministères jouent un rôle essentiel dans l’accompagnement des démarches administratives, que ce soit pour l’obtention des visas dans les pays d’origine ou des titres de séjour en France. Siègent également au comité de direction les grands acteurs de la recherche, les organismes de recherche tels que le CNRS, l’INRAE, l’Inria et l’IRD, ainsi que des associations, fondations, agences telles que France Universités, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF), la Fondation Maison des sciences de l’Homme (FMSH) ou encore l’Agence nationale de la recherche (ANR).
L’idée du programme est née d’une mobilisation conjointe de la communauté de la recherche et des pouvoirs publics et a été portée au sein du cabinet de Thierry Mandon – alors secrétaire d’État chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche – par sa conseillère en sciences humaines et sociales, Pascale Laborier2, professeure des universités à Paris Nanterre en sciences politiques. En 2016, Liora Israel, directrice d’études en sociologie à l’EHESS, a rédigé un rapport sur l’accueil en France des scientifiques en exil qui a déclenché le processus de création du dispositif national qui allait devenir PAUSE.
J’ai moi-même rejoint le cabinet de Thierry Mandon en janvier 2017 afin de donner corps à ce dispositif. Pour concevoir le programme, nous nous sommes inspirées des programmes de soutien aux chercheurs en exil existants, notamment du programme allemand, la Philippe Schwartz Initiative, portée par la Fondation Alexander von Humboldt qui, elle aussi, finance des établissements d’accueil, ainsi que du programme britannique Council for At-risk Academics (CARA), qui date de l’entredeux-guerres ainsi que de deux programmes américains : Scholars at Risk (SAR), qui fonctionne en réseau et place des chercheurs dans des universités partout dans le monde, sans financement particulier, et le Scholar Rescue Fund, porté par l’International Institute for Education, qui a une longue tradition d’accueil des chercheurs aux États-Unis depuis l’entre-deuxguerres, qui place les scientifiques et leur octroie des financements.
Implanter PAUSE au Collège de France est apparu comme une évidence : cela permettait de garantir la pérennité du programme par un ancrage dans une institution très prestigieuse. D’ailleurs, en 2016, c’est-à-dire juste avant la création de PAUSE, le Collège de France avait organisé son colloque de rentrée sur la thématique « Migrations, Réfugiés, Exil ». C’est à cette occasion que Thierry Mandon avait annoncé l’idée, qui n’était pas encore structurée, de créer un dispositif pour accueillir des chercheurs en danger. L’administrateur du Collège de France de l’époque, Alain Prochiantz, était très impliqué, tout comme d’autres professeurs du Collège de France, parmi lesquels la généticienne Edith Heard, l’historien Patrick Boucheron, l’économiste Philippe Aghion, très mobilisés eux aussi.
Marion Gués Lucchini : Si le programme s’est structuré autour de cette mobilisation, l’actualité nous rappelle sans cesse l’urgence de notre mission. Tous les rapports et les indicateurs convergent : les libertés académique et artistique ont reculé partout, y compris dans des pays où elles semblaient acquises. Mais c’est surtout la guerre et l’impact de la guerre sur la recherche et la culture qui nous mobilisent : le comité international de la Croix- Rouge dénombre 130 conflits actifs dans le monde, le double d’il y a quinze ans et 80 % des lauréats de PAUSE fuient un contexte de guerre ou de violence d’État.
L. L : Il y a eu un tournant en 2022, quand la guerre en Ukraine a éclaté. En quatre jours, nous avons mis en place un fonds d’urgence pour les scientifiques, puis quinze jours après, un autre pour les artistes. L’objectif initial était de les accueillir pour trois mois grâce à des financements forfaitaires. Environ 180 personnes ont ainsi été soutenues, 131 scientifiques et une quarantaine d’artistes. A l’époque, on espérait que le conflit serait court et qu’ils et elles pourraient retourner rapidement dans leur pays. Cela n’a pas été le cas. La plupart des scientifiques – il s’agissait majoritairement de femmes – ont alors reçu un soutien classique de PAUSE ou d’autres financements relais, dont l’un porté par l’ANR.
C’est à ce moment-là que le programme a réellement changé d’échelle : avant 2022, nous financions une centaine de candidatures par an. Nous sommes passés à près de 400 avant que la situation ne se « stabilise » aujourd’hui autour de 170 candidatures annuelles. Au total, depuis 2017, PAUSE a soutenu plus de 600 scientifiques et de 120 artistes originaires d’une quarantaine de pays, accueillis par un réseau de plus de 160 établissements.
Ensuite, il y a eu Gaza. Une situation absolument catastrophique où, aux violences de guerre, s’ajoutent un scolasticide et un culturicide. Pour Gaza, comme pour l’Ukraine, la mobilisation de la société civile et des établissements d’accueil a été extrêmement forte et rapide. En travaillant directement avec l’Institut français à Gaza, qui a dû être relocalisé à Jérusalem, nous avons reçu énormément de candidatures, notamment du milieu culturel. Cela constitue d’ailleurs une véritable évolution car, pour la première fois, il y avait autant, voire plus, de candidatures d’artistes que d’universitaires.
Cette mobilisation très forte de la communauté scientifique et artistique ainsi que de la société civile, a d’abord été soutenue par les pouvoirs publics, notamment via des financements supplémentaires des ministères de la Culture et des Affaires étrangères. L’implication des équipes de l’Institut français et de la cellule de crise sur place a permis d’évacuer une vingtaine de lauréats PAUSE au printemps 2025, avec leurs familles, soit une centaine de personnes. Dans un contexte où tous les départs de Gaza étaient bloqués, la France a fait figure d’exception en étant l’un des seuls pays à organiser des évacuations, y compris pour des personnes sans lien préexistant avec la France.
À l’été 2025, nous avons malheureusement connu un retournement de situation avec l’affaire de cette étudiante de Gaza, évacuée par la France et qui avait republié des publications antisémites. Cela a conduit non seulement à son expulsion mais aussi à la suspension de toutes les évacuations de Gaza, qu’il s’agisse de programmes pour les étudiants, de PAUSE ou même des évacuations sanitaires et des regroupements familiaux. Les blocages se situent aujourd’hui à plusieurs niveaux et nous recevons quotidiennement des appels à l’aide de nos lauréats bloqués sur place, qui attendent avec leurs familles une évacuation depuis, pour certain-es, plus d’un an et demi, dans des conditions d’épuisement physique et psychologique terribles.
M. G. L. : Notre objectif actuel en termes de plaidoyer est double. Au niveau européen, nous portons depuis plusieurs années, avec une coalition de partenaires, l’idée d’un programme européen de financement pérenne pour les chercheurs en danger, afin de garantir une réelle capacité d’accueil dans l’ensemble des États membres, tout en soutenant et renforçant les programmes qui existent déjà à l’échelle nationale. Une première étape importante a été franchie avec le projet pilote « SAFE », financé par la Commission européenne, et des négociations sont actuellement en cours au Parlement européen pour sanctuariser un budget dédié aux chercheurs en danger dans la prochaine programmation financière de l’Union européenne.
En parallèle, nous menons des actions en direction de la société et de l’opinion publique. Cela passe par l’organisation d’événements que l’on veut grand public, même s’ils touchent d’abord un public déjà sensible à la recherche, à la culture ou à l’exil. À travers ces événements, nous voulons mettre en avant l’expertise des personnes que nous soutenons, qu’il s’agisse d’une expertise thématique, scientifique ou de leur expérience directe des zones de conflit ou des persécutions par des régimes illibéraux. L’idée est de mettre à disposition un espace où elles peuvent partager leurs expériences, leurs vécus. L’un des enjeux est d’apprendre de ce qu’elles ont traversé, afin de veiller à ne pas reproduire la même chose ici.
L’actualité récente nous a montré à quel point c’était nécessaire. L’accession de Trump au pouvoir en 2025 a, dans ce contexte, marqué un tournant. Les décisions de la nouvelle administration contre les universités et contre les scientifiques ont provoqué une mobilisation très importante dans le monde. On a commencé à énormément parler dans tous les médias de la liberté académique, en mesurant enfin l’importance de la recherche, mais aussi de l’art, pour les sociétés. Nous avons été très sollicités par les médias, qui nous demandaient si nous allions accueillir des chercheurs des États- Unis. Dans un contexte budgétaire très contraint, nous leur répondions que nous devions donner la priorité aux scientifiques dont la vie était directement menacée.
L. L. : Ces actions de sensibilisation s’incarnent concrètement et sont portées aussi par d’autres acteurs, notamment UXIL que j’ai mentionné plus tôt, qui a organisé, avec les établissements du Campus Condorcet, le mois de l’hospitalité académique auquel ont contribué de nombreux lauréats du programme PAUSE.
Au-delà de ces manifestations, notre quotidien s’articule autour de deux types d’activités. Le premier concerne nos missions opérationnelles : l’accompagnement des chercheurs et chercheuses, et des établissements qui les accueillent, dans toutes leurs démarches, notamment administratives. C’est véritablement le cœur de notre travail. Le second type d’activité est un enjeu de taille : l’insertion socio-professionnelle. Dans un contexte où a plupart des lauréats ne seront pas en mesure de retourner dans leur pays, en tout cas pas à moyen terme, il faut les aider à pouvoir rebondir après le soutien PAUSE. Pour cela, nous travaillons avec un réseau d’associations et de partenaires afin de leur donner tous les outils pour s’insérer au mieux. Le but est de leur transmettre une bonne connaissance du marché du travail, notamment dans le secteur non académique en France. Des ateliers très pratiques sont organisés, notamment par l’Association Bernard Gregory, pour les aider à rédiger des CV, des lettres de motivation, valoriser leurs expériences. C’est un accompagnement global que nous construisons sur le long terme.
Une autre activité majeure, qui a pris de plus en plus d’importance dans le contexte budgétaire et politique actuel est la levée de fonds auprès des acteurs privés et du grand public (via notre fonds de souscription à la Fondation de France). Le programme étant aujourd’hui principalement financé par des dotations publiques, il doit diversifier ses ressources afin de gagner en autonomie et de poursuivre son développement face aux besoins croissants.
Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




