Le combat pour la science française depuis l’exil américain, 1940-1944

SNCS-FSU13 juillet 2026
Article de la VRS n°445 : Le combat pour la science française depuis l’exil américain, 1940-1944

À travers l’action de Louis Rapkine, d’Henri Laugier et du Bureau scientifique de la France libre à New-York, un épisode peu connu de la résistance scientifique durant la Seconde Guerre mondiale est mis en lumière : le sauvetage de savants français et leur contribution décisive à la renaissance de la recherche publique en France après-guerre.

Diane Dosso
IBPC, Institut de Biologie Physico-Chimique (UAR 550-CNRS)
Responsable des archives et du projet ANR FondaScience

 

Le 27 août 1940, le quotidien The New York Times publie l’entrefilet suivant : « Louis Rapkine de Londres et Henri Laugier de Paris, scientifiques, ont déclaré qu’ils étaient ici pour travailler avec la Fondation Rockefeller 2 ». La veille, Laugier et Rapkine ont atterri à New York en provenance de Londres (Grande-Bretagne), après une escale de quelques jours à Lisbonne (Portugal). À cette date, la guerre n’a pas encore atteint la lointaine Amérique, toujours en paix.

LOUIS RAPKINE ET HENRI LAUGIER, PORTRAITS CROISÉS

Louis Rapkine est né en 1904 dans l’Empire russe, a émigré avec sa famille – d’abord à Paris où il fréquente l’école durant deux ans, puis s’est installé à Montréal au Canada en 1914. Il est revenu seul étudier la biologie à la Sorbonne en 1924, après trois années d’études médicales à l’université McGill.

Durant l’été 1925, Rapkine séjourne à la Station de biologie marine de Roscoff (Finistère). Il étudie le développement de l’œuf d’oursin et se révèle expérimentateur hors pair. Les rencontres qu’il y fait sont déterminantes, dont le biophysicien René Wurmser dont il va devenir l’adjoint. À son retour à Paris, Rapkine accepte de candidater à une bourse de l’International Education Board (IEB)3 de la Fondation Rockefeller – qu’il obtient pour un an. Il commence à travailler au Collège de France, dans le laboratoire d’Emmanuel Fauré-Frémiet, sur les propriétés chimiques et physiques du protoplasme, et la culture des tissus.

En France, Rapkine a le statut d’étranger. Du fait de la naturalisation canadienne de ses parents en 1915, il est devenu sujet britannique au Canada. Or, parce qu’il est un étranger en France, il n’est pas autorisé à mener d’action politique – malgré son intérêt vif pour ce sujet. Dès 1934, Rapkine cherche le moyen de réagir à la montée des totalitarismes à l’œuvre en Italie, au Portugal, en Espagne… aussi bien qu’en Allemagne. C’est pourquoi il constitue un comité d’aide aux savants réfugiés sur son lieu de travail, à l’Institut de biologie physico-chimique (IBPC), le Comité français pour l’accueil et l’organisation du travail des savants étrangers. Si les deux structures, le Comité d’une part, et l’IBPC-Fondation Edmond de Rothschild de l’autre, sont bien distinctes, leur adresse est commune, au 13 rue Pierre et Marie Curie dans le Ve arrondissement de Paris.

Dans le comité d’honneur, siègent quatre prix Nobel : Jean Perrin – dont 2026 marque le centenaire du prix Nobel de physique –, Louis de Broglie, lauréat du prix Nobel de physique en 1929, Frédéric Joliot et Irène Joliot-Curie, prix Nobel de chimie en 1935. Si Rapkine est la cheville ouvrière du Comité, son nom ne figure pas parmi ses membres. L’existence du Comité est officialisée en juillet 1936 par Irène Joliot- Curie, sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique du gouvernement de Front populaire dirigé par Léon Blum, dont Jean Zay est le ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts. Pour la première fois en France, des sommes tout spécialement destinées à accueillir « quelques savants étrangers » sont inscrites au budget de l’État.

Le 3 septembre 1939, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne nazie. Le 11 mai 1940, au lendemain de l’invasion allemande, Henri Laugier, directeur du Centre national de la recherche scientifique, le CNRS – créé le 19 octobre 1939, soit un peu plus de six semaines après la déclaration de guerre – délivre à Rapkine un ordre officiel pour une mission d’information en Grande-Bretagne, sur la chimie biologique et la biologie expérimentale. C’est ainsi que Louis Rapkine est le seul scientifique français parmi les 25 auteurs qui contribuent à la rédaction d’un livre de poche anonyme intitulé Science in War. C’est un véritable manifeste, qui prône la pleine participation des scientifiques à la Défense nationale.

Publié en août 1940, il connaît un succès immédiat avec 12 000 exemplaires vendus. Il est réédité en novembre 1940.

De son côté, Henri Laugier débarque à Londres le 18 juin 1940. Docteur en médecine en 1913, Laugier a repris ses études au retour du front d’Orient, et est devenu docteur ès sciences en 1921. Il est six fois directeur de cabinet du radical Yvon Delbos de 1925 à 1940. Après avoir enseigné la physiologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), il est nommé à la Faculté des sciences de Paris. Sous le Front populaire, il dirige le Service central de la recherche scientifique, puis devient le premier directeur général du CNRS. Il est venu à Londres pour participer au sauvetage des scientifiques français dans le but de leur permettre de contribuer, par leurs travaux, à la victoire alliée.

La rupture des relations diplomatiques entre la France et la Grande-Bretagne qui entre en vigueur le 8 juillet 1940, stoppe net ce projet. Dès le lendemain, Laugier écrit à la Fondation Rockefeller dont il a reçu le soutien au début de la guerre. Sa lettre, rédigée en français, est un véritable appel à l’aide.

« Mes chers amis, (…) Vous m’avez demandé à plusieurs reprises ce que la Fondation pouvait faire pour la Recherche française pendant la guerre. Mon devoir est de vous dire qu’actuellement un service immense pourrait être rendu à la France, et à la Science, si la Fondation pouvait essayer de sauver, en l’appelant en Amérique, tout ce qui peut être sauvé des scientifiques français. (…) S’ils pouvaient retrouver en Amérique un milieu de travail, ce serait un capital intellectuel d’une valeur inestimable qui serait sauvegardé. Et ce serait une grande œuvre, et une noble action6. »

Deux semaines plus tard, le 25 juillet 1940, le décret de la révocation de Laugier paraît au Journal officiel.

VERS L’EXIL EN AMÉRIQUE

Aux États-Unis, sur la pressante recommandation de leurs éminents collègues anglais de la Royal Society, la Fondation Rockefeller accepte d’inviter à New York Laugier et Rapkine pour trois mois… qui dureront quatre années !

Quel est leur but ? Laugier et Rapkine veulent poursuivre leur propre action débutée à Londres, soit l’exfiltration des scientifiques de France occupée. C’est pourquoi ils mettent au point un plan de sauvetage7, en toute légalité, avec un triple objectif. D’abord, les soustraire au risque de collaboration forcée, ce qui signifie qu’il faut inviter le scientifique accompagné de sa famille ; ensuite, il s’agit de permettre aux scientifiques de poursuivre leur travail aussi rapidement que possible ; enfin, la reconstruction de la France délivrée de l’occupant ennemi est d’ores et déjà en préparation.

Quels sont les documents à rassembler pour espérer s’exiler en Amérique ? En voici la liste : l’invitation d’une université américaine ; le permis de sortie du territoire français ; deux affidavits (moral et financier) ; le visa américain ; les visas de transit ; un billet de bateau ; et enfin l’autorisation du contrôle des changes d’exporter des devises. On a peine à mesurer les obstacles… d’autant que la législation se durcit au fil du temps. Ainsi, à partir du 1er juillet 1941, le Russel Act interdit aux consulats américains de délivrer des visas – sauf autorisation spéciale du Département d’État. Une situation parfaitement résumée par cette phrase d’Erich-Maria Remarque dans son roman La Nuit de Lisbonne : « L’homme par lui-même n’était plus rien ; un passeport valable était tout9 ».

Quels sont les étapes du plan de sauvetage ? Pour Laugier et Rapkine, il s’agit d’abord de sélectionner les candidats au départ, ce qu’ils font en collaboration avec la Fondation Rockefeller, avec succès puisque leur action accroît le nombre de scientifiques français concernés. Ensuite, pour les postes à trouver, ils coopèrent en particulier avec Alvin Johnson, le fondateur de la New School for Social Research (NSSR). Cette institution va fournir de nombreuses invitations aux scientifiques français. Au total, pour exfiltrer 33 scientifiques, pas moins d’une quinzaine d’organismes caritatifs sont contactés. On mesure l’expérience acquise en ce domaine par Rapkine en 1936.

Outre des institutions, des individus ont également joué un rôle capital dans le processus d’invitation en Amérique. Ils ont aidé en fournissant affidavits et financements qui ont permis à Rapkine de constituer un fonds pour aider ses collègues à s’installer dans l’exil. En 1941, il prend le nom de French Scholars’ Fund, Fonds des savants français. Deux familles en particulier, elles-mêmes exilées à New York, y contribuent. Celles de Guy de Rothschild et des frères Wertheimer (parfums Bourjois). René Pleven, envoyé par le général de Gaulle à New York au printemps 1941 pour constituer la Délégation de la France libre aux Etats-Unis, y contribue également.

LE BUREAU DES SCIENTIFIQUES

Le 11 décembre 1941, quelques jours après Pearl Harbor, le général de Gaulle approuve la création du Bureau des scientifiques de la Délégation de la France libre aux États-Unis (New York) à la tête duquel Louis Rapkine est nommé. Les États-Unis entrés en guerre et les Américains partis combattre, des emplois d’enseignants se libèrent pour les savants français. Outre la création du Bureau, la procédure du placement de certains scientifiques français à la disposition des services américains est également agréée. En revanche, contrairement à la volonté de Rapkine, de Gaulle n’accepte comme membres du Bureau que les seuls scientifiques dont la nationalité française est établie. Seuls 26 savants sont parvenus en Amérique en décembre 1941.

Une fois une candidature approuvée par le général de Gaulle, première étape de l’adhésion au Bureau scientifique, il est nécessaire de signer un engagement dans les Forces françaises libres, valable pour la durée de la guerre et les trois mois qui suivent les hostilités. L’étape suivante est celle de la mise en Affectation spéciale. Malgré ses efforts incessants, Rapkine ne parvient pas à placer en Affectation spéciale la totalité des membres du Bureau, seuls dixsept le sont. À cette occasion, les autorités font miroiter aux savants français la nationalité américaine en échange de leur possible participation à la Défense nationale. Ce que les scientifiques Français libres refusent unanimement. Une fois la paix revenue, seuls Emil J. Gumbel et Léon Brillouin adopteront la nationalité américaine. Malgré leur regroupement officiel en une seule entité, les membres du Bureau scientifique restent considérés par les Américains comme des enemy aliens, c’est-à-dire des ressortissants étrangers d’un pays ennemi.

POSTÉRITÉ DU BUREAU SCIENTIFIQUE

À partir de la fin août 1944, durant un an, Rapkine dirige à Londres la Mission scientifique française en Grande-Bretagne, première étape du retour en France libérée des scientifiques français exilés en Amérique. Laugier, qui a été nommé recteur à Alger en 194312, est remplacé à la tête du CNRS par Frédéric Joliot, resté en France sous l’Occupation. À l’initiative de Rapkine, c’est à Londres – en terrain neutre en quelque sorte – que Joliot retrouve ses collègues de retour d’exil ainsi que ceux qui ont participé au combat allié en Grande-Bretagne13. Il les rassure sur leur avenir, les incite à rédiger des demandes de réintégration dans les cadres de la recherche scientifique.

De son côté, Rapkine décide de retourner à New York négocier auprès de la Fondation Rockefeller les fonds nécessaires au redémarrage rapide du CNRS. Sa démarche est couronnée de succès. Le Figaro titre en une le 6 septembre 1946 : « Les 42 millions de francs du don de Rockefeller vont puissamment aider nos laboratoires. » Grâce à ce don, les laboratoires sont équipés de matériel neuf et des colloques internationaux sont organisés dans la décennie qui suit.

En 1947, deux bureaux scientifiques, à New York et à Londres, succèdent à celui dirigé par Rapkine. Ils sont gérés conjointement par le CNRS et le Commissariat à l’énergie atomique – fondé par le général de Gaulle le 18 octobre 1945.

Quant au French Scholars Fund, il prend le nom de Rapkine French Scientists’ Fund pour rendre hommage à Louis Rapkine décédé le 13 décembre 1948. Tout au long de la Seconde Guerre mondiale et même au-delà, les fondations philanthropiques américaines ont œuvré utilement au développement de la recherche scientifique française.

 

Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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