Bouleversements dans la recherche : reprendre la main – Dossier VRS n°446

SNCS-FSU27 octobre 2026
Article de la VRS n°446 : Bouleversements dans la recherche : reprendre la main

On n’a jamais autant eu besoin de scientifiques pour comprendre les transformations du monde, et jamais leur parole, leurs institutions et leurs moyens n’ont été autant fragilisés. La recherche publique française est aujourd’hui confrontée à une succession de bouleversements qui sont principalement le résultat de décisions politiques. Son appauvrissement (diminution des moyens, dégradation des rémunérations, multiplication des contrats précaires, charges administratives croissantes…) résulte de choix qui, depuis plusieurs années, privilégient le financement sur projets, la mise en concurrence et une conception toujours plus gestionnaire de l’activité scientifique.

Les propositions récurrentes de transformation du paysage institutionnel, telles que la réduction du rôle des organismes nationaux de recherche, voire leur transformation radicale, s’inscrivent dans cette logique. Le projet d’intégration de l’IRD dans le CNRS en fournit une illustration particulièrement importante : derrière une réorganisation administrative se jouent des missions scientifiques, des coopérations internationales, des implantations outre-mer et à l’étranger, mais aussi l’avenir de ses personnels. Une réforme de cette ampleur ne peut être une simple affaire d’organigramme.

Ces transformations ont également des effets très concrets sur le travail. Dans les laboratoires, l’empilement des procédures, la dématérialisation, la multiplication des outils de gestion et l’affaiblissement des fonctions support contribuent à l’intensification du travail et à la montée des risques psychosociaux. Les dispositifs destinés à prévenir les violences, discriminations et harcèlements existent désormais, mais leur fonctionnement reste trop souvent insuffisant. La question est particulièrement sensible pour les doctorant-es, postdoctorant-es et personnels précaires.

Dans le même temps, une transformation technologique majeure est à l’œuvre. L’IA modifie déjà les pratiques de recherche, la production et l’évaluation des connaissances. Elle peut constituer un outil puissant, mais elle pose aussi des questions fondamentales sur la qualité, l’originalité, la vérification des résultats et, plus largement, sur l’essence du travail scientifique. Là encore, il faut pouvoir décider collectivement de comment faire avec cette technologie.

Dans les sciences de la durabilité, le paradoxe est saisissant. Jamais les connaissances scientifiques sur les changements globaux dont le changement climatique, l’effondrement de la biodiversité, les risques sanitaires, les inégalités, la justice environnementale, les coûts et bénéfices des transitions, les villes, les transports et l’aménagement du territoire… n’ont été aussi nombreuses. Jamais les observations n’ont été aussi précises, les modèles aussi puissants, les alertes aussi documentées ; et pourtant, jamais le décalage n’a semblé aussi grand entre les savoirs et l’urgence des décisions à prendre. Un décalage qui nourrit toujours plus la détermination à se faire entendre et à défendre les conditions de l’habitabilité de la planète mais aussi une colère croissante face au greenbacklash, à la destruction des moyens publics d’expertise…

La recherche doit aussi pouvoir construire des relations nouvelles avec le monde économique. Les expériences de partenariat public-privé montrent qu’une coopération peut contribuer à ouvrir de nouveaux champs de recherche, y compris fondamentale, à condition qu’elle repose sur des objectifs clairs, une relation de confiance et la préservation de l’autonomie scientifique.

Reprendre la main, c’est vouloir que les transformations de la recherche soient discutées, évaluées et maîtrisées collectivement. C’est défendre des organismes capables de porter une politique scientifique de long terme, des emplois stables, des conditions de travail dignes, une véritable protection des personnels – statutaires et précaires – et des doctorant-es, une utilisation raisonnée des technologies nouvelles et une recherche capable de répondre aux grands défis de notre temps.

La recherche a besoin que celles et ceux qui la font puissent enfin reprendre la main sur les transformations qui la bouleversent. Ce dossier entend ouvrir le débat.

 

Cet article est tiré du n°446 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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