Histoire de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS)
En retraçant l’histoire de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS), cet article revient sur la question plus actuelle que jamais : entre production de savoirs et conscience citoyenne, jusqu’où les scientifiques sont-ils responsables de leurs découvertes face aux pressions du complexe militaroindustriel ?
André Jaeglé
Président d’honneur de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS)
Président de la FMTS de 1997 à 2009
Après avoir été l’organisateur du débarquement des forces alliées en Normandie en juin 1944, Dwight David Eisenhower, président des États-Unis de 1953 à 1961, fut le premier à dénoncer le complexe militaro-industriel.
Des scientifiques, comme le physicien Paul Langevin et d’autres, mirent leurs connaissances au service de la défense pendant la première guerre mondiale avec ce qui est devenu le sonar. Il n’est pas le seul. Il n’a fait qu’accomplir son devoir de citoyen.
Était-ce encore un devoir de citoyen de laisser se poursuivre, à une vitesse fulgurante, les recherches sur la radioactivité artificielle, quand Frédéric Joliot-Curie, prix Nobel de chimie avec sa femme Irène Joliot-Curie en 1935, et quelques autres prirent conscience de l’inévitable développement d’armes de destruction massive qui en résulterait ? Lui et d’autres, tels que le physicien hongro-américain Leo Szilard envisagèrent, au milieu des années 1930, de ne pas publier les résultats de leurs recherches. C’était irréaliste et ils abandonnèrent aussitôt cette idée.
LA RECHERCHE PLAIDE COUPABLE
Un saut de 90 ans et le journaliste et historien Nicolas Chevassus-au-Louis publie, en 2025, un petit ouvrage intitulé Décroiscience. « Si la science n’est pas la cause de tous les mots, elle joue un rôle important. Notamment dans la croissance économique. […] Devons-nous donc continuer la recherche scientifique ? Ou plutôt envisager une “décroiscience” ? Une diminution volontaire et maîtrisée de la recherche scientifique. La question agace mais elle mérite d’être posée ». Ce genre de préoccupation n’est pas à prendre à la légère. Le besoin de connaître et comprendre est bien plus fort que toute décision politique fondée sur une idéologie. La récente adoption, par l’Unesco, d’une « Recommandation sur une science ouverte » (2021) est précisément née d’une réaction de la communauté scientifique et de la société civile face aux obstacles croissants à l’accès à l’information scientifique. L’ouvrage de Nicolas Chevassus-au-Louis contient une description concrète et détaillée du complexe économico-scientifique, pas seulement militaro- industriel. C’est son mérite.
En 1974, la Conférence générale de l’Unesco adopte une « Recommandation concernant la condition des chercheurs scientifiques (révisée en 2017). Ce texte pointe le problème en reconnaissant « a. que les découvertes scientifiques et les innovations et applications technologiques qui y sont liées ouvrent d’immenses perspectives […] pour le bien de l’humanité et pour contribuer à la préservation de la paix et à la réduction des tensions internationales mais peuvent, en même temps, présenter certains dangers qui constituent une menace, surtout au cas où les résultats des recherches scientifiques sont utilisés contre les intérêts vitaux de l’humanité pour la préparation de guerres de destruction massive […] et en tout état de cause, poser des problèmes éthiques et juridiques complexes ; b. que la libre communication des résultats, des hypothèses et des opinions – comme le suggère l’expression “libertés académiques” se trouve au cœur même du processus scientifique et constitue la garantie la plus solide de l’exactitude et de l’objectivité des résultats scientifiques ; […] »
Non seulement la dimension éthique est reconnue dans ce qui était devenu un combat politique, mais les droits qui lui correspondent sont formulés. L’article 14 dispose que : « Les États membres devraient s’efforcer de promouvoir des conditions telles que les chercheurs scientifiques puissent, avec l’appui des pouvoirs publics, avoir la responsabilité et le droit :
a. de travailler dans un esprit de liberté intellectuelle à rechercher, expliquer et défendre la vérité scientifique telle qu’ils la perçoivent ;
b. de contribuer à fixer les buts et les objectifs des programmes auxquels ils se consacrent et à la détermination des méthodes à adopter, qui devraient être conformes à leur responsabilité humaine, sociale et écologique ;
c. de s’exprimer librement sur la valeur humaine, sociale ou écologique de certains projets et, en dernier ressort, de cesser d’y participer si telle est la conduite que leur dicte leur conscience ;
d. de contribuer de façon positive et constructive à la science, à la culture et à l’éducation dans leur propre pays ainsi qu’à la réalisation des objectifs nationaux, à l’amélioration du bien-être de leurs compatriotes et à la réalisation des idéaux et objectifs internationaux des Nations Unies ; étant entendu que les États membres devraient, lorsqu’ils emploient des chercheurs scientifiques, préciser de manière aussi rigoureuse et étroite que possible les cas dans lesquels ils jugent nécessaire de ne pas se conformer aux principes énoncés aux alinéas a et d ci-dessus. »
UNE ÉTHIQUE SCIENTIFICO-CITOYENNE
Cette Recommandation de l’Unesco reprend, dans le langage des instruments diplomatiques internationaux, les dispositions exprimées dans un style syndical dans la Charte des travailleurs scientifiques, texte original publié par la World federation of scientific workers en 1948, en anglais, sous le titre Charter for Scientific workers. La Fédération mondiale des travailleurs scientifiques (FMTS) avait été créée deux ans plutôt, en juillet 1946. Le préambule des statuts déclare, dès la première phrase : « L’objectif premier des organismes scientifiques qui adhèrent à la constitution de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques est l’amélioration du bien-être humain par l’application et le développement de la science. Les scientifiques ne peuvent plus accepter passivement l’utilisation abusive de la science, qui non seulement entraîne des souffrances et des gaspillages inutiles, mais entrave également le progrès de la science elle-même. »
Et ce préambule conclut : « Les membres de la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques estiment que le seul moyen d’empêcher la destruction massive due à une mauvaise utilisation de la science consiste à éliminer la guerre en tant qu’instrument de la politique nationale. La guerre, ou la menace de guerre, ne peut être évitée que si les peuples du monde comprennent les causes de la guerre et sont capables et disposés à faire en sorte que ces causes soient éliminées. Une science correctement appliquée peut éliminer ou réduire la pauvreté, la maladie et l’ignorance qui, dans une certaine mesure, comptent toujours parmi les causes de la guerre. Les organisations internationales créées pour lutter contre ces fléaux bénéficieront du soutien total de la FMTS. »
LA FMTS : UNE DIPLOMATIE SCIENTIFIQUE
La FMTS entame donc son existence sur des bases solides. En France, le Syndicat national de l’enseignement supérieur et de la recherche (SNESR) de la Fédération de l’éducation nationale (FEN) décide de s’y affilier6. Il se crée une éphémère Association des travailleurs scientifiques (ATS). Le journal Travail & Technique (1946-1956) publié par le Cartel confédéral des ingénieurs et cadres supérieurs de la CGT ouvrira ses pages à la FMTS. Cette dernière signera un accord de coopération avec la Fédération syndicale mondiale (FSM). C’était sans compter sur l’éclatement de la guerre froide. Quelques années plus tard, le Conseil exécutif de la Fédération décidera de suspendre cet accord. Le président, Frédéric Joliot-Curie, s’opposera avec la dernière énergie à toute tentative de lier la Fédération à l’un des deux blocs de la guerre froide, camp socialiste ou camp occidental. La CGT ne rejoindra la FMTS qu’en 1961 par l’intermédiaire d’une UTS regroupant l’actuel SNTRS et les chercheurs et enseignants du supérieurs de la FEN. L’Ugict-CGT s’investira fortement dans la FMTS au lendemain des mouvements de 1968. Quelques jalons permettront de situer le rôle de cette ONG internationale partenaire officielle de l’Unesco.
En 1954, la quatrième Assemblée générale de la FMTS décide d’organiser une Conférence internationale de la science et entreprend la constitution d’un large comité de parrainage. Le 9 juillet 1955, Fréderic Joliot-Curie signe le manifeste Russel-Einstein qui dénonce les dangers créés par les armes nucléaires et appelle les principaux dirigeants du monde à rechercher des solutions pacifiques aux conflits internationaux. L’invasion de la Hongrie par les troupes de l’URSS, fin 1956, entraine l’éclatement du comité de parrainage de la conférence qui devait avoir lieu début 1957. Une rencontre a lieu malgré tout en juillet 1957 à Pugwash au Canada (Nouvelle Écosse). Il en sort un appel, signé par onze scientifiques de premier plan, dont Cecil Powell, prix Nobel de physique en 1950 et futur président de la FMTS. Cet appel sera à l’origine du Mouvement Pugwash. La FMTS devint, pratiquement seule de son genre, un lieu de rencontre Est-Ouest pendant toute la guerre froide. Elle organisa régulièrement des conférences internationales abordant la variété des problèmes particuliers relevant de la question générale « confrontation ou coopération ». Elle abrita des échanges discrets entre scientifiques russes et américains lors de la négociation du contrôle des essais nucléaires souterrains. Un symposium eu lieu à Berlin en novembre 1971, sur les armes ABC (atomiques, bactériologiques, chimiques). L’ancien ministre socialiste Jules Moch y participait. Une délégation de la FMTS se rendit au Vietnam pour témoigner des effets de l’agent orange. Jean-Marie Legay, futur président de la FMTS, en faisait partie.
ROBERT OPPENHEIMER ET LA SUPERBOMBE
En 1942, au moment du lancement du projet Manhattan, la question s’était posée de travailler à la réalisation non seulement de la bombe A, mais également d’une bombe à fusion nucléaire. L’idée ne fut pas retenue. Mais en 1947, l’Atomic Energy Committee (AEC) se posa à nouveau la question. Fallait-il « ou non lancer immédiatement un effort maximal pour développer une arme qui libère une énergie cent à mille fois plus importante que la bombe actuelle et dont le potentiel destructeur est vingt à cent fois plus grand. »
L’AEC posa la question au General Advisory Committee (GAC), présidé par Oppenheimer, qui avait été le directeur scientifique du projet Manhattan. Soulignons que le GAC était explicitement un comité scientifique. On demandait un avis à des personnes compétentes en raison de leurs connaissances scientifiques.
Le GAC rendit son avis en octobre 1949, annonçant en introduction « nous recommandons de ne pas procéder à un tel effort », donnant ensuite les raisons de cette recommandation. La première raison est « la croyance que les dangers extrêmement graves pour l’humanité de cette proposition supplantent de loin tous les avantages militaires que l’on pourrait retirer d’un tel développement […] La raison pour fabriquer une telle arme est que l’on disposerait de la capacité de dévaster une zone très étendue avec une seule bombe. Son emploi impliquerait la décision de massacrer un grand nombre de civils. »
Cette considération combine un choix relevant de l’humanisme, avec un point de vue relevant de l’art militaire. Elle ne nous renvoie pas à la compétence spécifique d’hommes de science. Toutefois, cette considération est développée de la façon suivante : « Il faut que l’on comprenne qu’il s’agit d’une superarme ; elle se place dans une catégorie tout à fait à part de celle de la bombe atomique. » C’est un avis scientifique. Les membres du GAC sont les mieux en mesure de percevoir ce caractère fondamentalement nouveau et, à l’époque, ils sont peut-être les seuls.
Une considération scientifique est néanmoins introduite à l’appui de ce qui précède : « Nous sommes inquiets des effets globaux possibles de la radioactivité générée par quelques superbombes de magnitude concevable. » Andrei Sakharov, paiera cher, quelque vingt ans plus tard, son refus, lui aussi, de cautionner les essais nucléaires de son pays, en raison de l’accroissement certain, à l’échelle mondiale, des maladies engendrées par les radiations.
Deuxième considération du GAC : « L’existence d’une telle arme dans notre arsenal aurait des conséquences majeures sur l’opinion mondiale : les gens responsables à travers le monde se rendraient compte que l’existence d’une arme de ce type, dont le pouvoir destructeur est essentiellement sans limite, représente une menace intolérable pour l’avenir de l’espèce humaine. Nous pensons donc que l’effet psychologique de cette arme serait contraire à nos intérêts. » C’est une opinion politique (ce qui est ou n’est pas contraire à nos intérêts), doublée d’un avertissement d’ordre scientifique (pouvoir destructeur essentiellement sans limite) et accompagnée d’un credo humaniste (menace intolérable pour l’avenir de l’espèce humaine). Ce ne sont plus des experts qui s’expriment, mais des citoyens que leur savoir et l’ancienneté du débat sur ces questions rendent plus conscients que d’autres citoyens de certains enjeux. Ces hommes de science refusent de s’en tenir à un rôle d’expert. Au demeurant, cela n’aurait pas été accepté : le 31 janvier 1950, donc trois mois après avoir signé et remis l’avis que nous sommes en train d’analyser, Dean Acheson, secrétaire d’État, demandait aux membres du GAC de ne pas démissionner et de ne pas faire de déclaration. Un conseil d’ami.
Troisième considération : « Nous estimons que la superbombe ne devrait jamais être fabriquée. L’humanité se porterait beaucoup mieux s’il n’y avait pas de démonstration de la faisabilité d’une telle arme, jusqu’à ce que le climat actuel de l’opinion mondiale change. » La portée de cette considération est à relier aux débats en cours à cette époque sur endiguement limité ou la dissuasion.
La quatrième considération nous apporte enfin un avis purement scientifique. Mais il s’avéra faux. « Il n’est en aucune façon certain que cette arme puisse être développée ni que les Russes en produiront une au cours de cette décennie. »
Conclusion de l’avis : « En estimant qu’il ne faut pas aller de l’avant avec la superbombe, nous pensons que nous avons ici une occasion unique de tracer de manière exemplaire une limite au principe de la guerre totale et donc de réduire les peurs et de susciter un espoir pour l’humanité. »
Ainsi, le GAC et Oppenheimer ont pensé qu’il était de leur devoir de citoyens américains de donner un avis global et non un avis d’expert. Rien, sans doute, ne pouvait les pousser à imaginer une autre sorte d’avis. Non seulement cet avis n’a pas eu le poids escompté, mais encore ses prises de position se retourneront contre Oppenheimer pendant son audition-procès.
Rien n’est simple. On le savait. Le défi pour les organisations syndicales et le monde associatif : se rassembler sur des objectifs de reprise en main de la politique scientifique.
Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




