Université du Maine : une COMUE, dans quel but ?

Motion du CA de l’Université du Maine (Le Mans)
vendredi 27 juin 2014
par  VRS

votée à l’unanimité par le CA de l’Université du Maine (Le Mans) le jeudi 22 mai 2014

La loi Fioraso, adoptée en juillet 2013 dans la continuité de la LRU votée en aout 2007, oblige les établissements de l’Enseignement Supérieur quand ils ne fusionnent pas, à se regrouper en association ou dans des Communautés d’Universités et d’Etablissements (ComUE). Dans ce cadre, les présidents des universités des Régions Bretagne et Pays de la Loire, envisagent de construire une ComUE interrégionale. Un tel regroupement, auquel seraient associés écoles et organismes, soulève des craintes et des interrogations dans trois registres : finance, gouvernance, aménagement du territoire.

La présente motion qui sera transmise au ministère et aux élus de la nation résume ces craintes et interrogations. Elle se conclut par des principes et recommandations que le CA demande à la direction de l’Université du Maine de porter.

Aspects financiers

Le regroupement envisagé concerne des établissements pour la plupart sous-dotés financièrement tels que caractérisés par SYMPA (le système d’allocation des moyens du ministère), dans un contexte aggravé par des difficultés budgétaires chroniques dues au désengagement de l’Etat (DGF en baisse, nouvelles missions non financées, GVT et frais d’inscription des étudiants boursiers non compensés,...), accentué par le projet du gouvernement de réduire les dépenses publiques de 60 milliards d’euros en cinq ans. Tenant compte de ces éléments, on peut s’interroger légitimement sur les risques financiers forts que ce regroupement fait courir aux établissements concernés, engagés pour la plupart dans des politiques d’austérité sans précédent. On peut, dans ces conditions, craindre que ce regroupement ne soit l’occasion pour le gouvernement de réaliser d’importantes économies d’échelle via la centralisation de certains services et la réduction significative de formations et d’activités de recherche sur certains sites et dans certaines disciplines. Ces économies devraient être d’autant plus substantielles qu’une partie des moyens sera inévitablement absorbée dans le coût de fonctionnement de la ComUE pour installer et faire vivre ses structures, instances de pilotage et personnels dédiés. L’introduction de cette couche institutionnelle supplémentaire ne risque-t-elle pas de se réaliser au détriment des moyens de chaque établissement et de leurs missions ?

Objectif souvent invoqué : la ComUE permettrait d’atteindre la masse critique suffisante pour obtenir un IDEX. Sans doute, mais à quel prix ? Les précédentes moutures d’IDEX dans le grand ouest (IC Ouest 1 et 2) qui ont échoué toutes les deux, laissaient en dehors de leur périmètre plus de 70 % des enseignants-chercheurs des universités des deux régions, dont l’ensemble des sciences humaines et sociales et des zones géographiques entières notamment les sites d’Angers, de Lorient, du Mans et de Laval. Ces « initiatives », sous prétexte de favoriser la constitution de grands ensembles universitaires de visibilité mondiale, orientent les activités de recherche vers les applications immédiates sous la pression de l’Etat et des acteurs économiques, en particulier industriels, au détriment de la recherche fondamentale et de la liberté des équipes de recherche. Parallèlement, et renforçant cette tendance, les financements des collectivités notamment les Régions, sous couvert de favoriser l’innovation, se positionnent principalement sur les « spécialisations intelligentes », dites S3 initiées par la Commission Européenne. Les S3, les appels à projet de l’ANR, les Idex, Labex, Equipex, IRT etc conditionnent désormais les financements de l’Etat et des collectivités : ne sont servis que ceux qui ont déjà eu quelque chose... La vague 2 des investissements d’avenir (PIA2) vient accentuer ces orientations. Les regroupements d’universités et d’établissements, couplés au PIA 2, risquent donc fortement de créer un espace de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) à deux vitesses où des universités dites « de recherche intensive à dimension mondiale » labélisées d’Initiatives d’Excellence (IdEX), constituées autour des très grandes métropoles (Paris, Lyon, Marseille, Strasbourg, Toulouse, Bordeaux,...) seront amenées à coexister avec des universités de « dimension régionale » (Nord, Grand Ouest, Région Centre,...) sous forme « d’Initiatives-Sciences-Innovation-Territoires-Economie » (ISITE), « inscrites dans leur écosystème ». Notre crainte est forte que la ComUE Bretagne-Loire, ne fasse partie de cette 2ème catégorie avec tout ce que cela implique en termes de moyens et de décrochage de nos deux Régions, déjà défavorisées en matière d’ESR.

Structuration et gouvernance

La loi ESR impose d’organiser une coordination territoriale qui peut prendre deux formes : fusion ou regroupement. La fusion (création d’un seul établissement et disparition des autres) est difficilement envisageable à l’échelle inter-régionale. Le regroupement, quant à lui, peut s’effectuer soit en participant à une ComUE soit en mettant en place une Association d’Etablissements. L’association, qui permettait aux établissements de conserver leur identité et leurs compétences tout en réduisant le risque financier, a été complètement écartée des discussions sans aucune concertation avec les personnels. Seule l’option ComUE semble avoir été retenue, certainement sous la forte pression du ministère.

Deux instances vont jouer un rôle majeur dans la gouvernance des CoMUE : le Conseil des Membres (CM), composé d’un représentant de chacun des établissements membres et le Conseil d’Administration (CA). Le CM est l’organe de proposition qui met en œuvre les décisions adoptées par le CA. La composition du CA est source d’interrogations et d’inquiétudes : la loi y prévoit en effet la présence de représentants des établissements et de « personnalités qualifiées ». Non seulement les représentants des établissements sont présents dans les deux instances (CM et CA), mais en plus il leur revient de désigner les « personnalités qualifiées ». Le nombre des représentants des établissements, nommés, risque d’être encore plus important dans le cas des ComUE de plus de 10 membres où la proportion de ces représentants peut atteindre 40%. Des représentants des entreprises et des collectivités territoriales sont également nommés. En conséquence, on notera que la représentation des personnels et usagers dans le CA est en forte diminution, passant des deux tiers (comme c’est le cas par exemple à l’Université du Maine) à la moitié des membres dans le meilleur des cas. Si de plus leur désignation est réalisée au suffrage indirect, la représentativité des personnels risque d’en pâtir considérablement. Par ailleurs, si le Conseil des Membres représente à égalité les différents établissements, en revanche, la composition du CA de la ComUE risque de donner un poids excessif aux universités aux plus forts effectifs. Le risque de marginalisation des autres établissements est élevé. De plus, l’expérience des universités déjà fusionnées laisse fortement craindre que la taille gigantesque du regroupement inter-régional, qui plus est sur un très grand territoire, ne génère une explosion de la bureaucratisation, des coûts de fonctionnement et d’organisation considérables, une augmentation des risques psychosociaux chez les personnels et ne conduise à une sous-représentation de ces mêmes personnels dans les instances de décision de plus en plus éloignées de la réalité du terrain.

L’aménagement du territoire

La population est attachée à l’existence d’universités de plein exercice (enseignement jusqu’au doctorat, laboratoires de recherche,...) et de proximité. Dans le contexte actuel d’austérité, la ComUE que le ministère ne cache pas de transformer en puissant levier de restructuration de l’ESR, serait le lieu où se redessinerait à la baisse la carte des formations et les activités de recherche via le contrat de site, au détriment de certains établissements, notamment ceux dits périphériques tant géographiquement qu’en termes de taille. Il risque d’en découler à terme des structures universitaires à deux vitesses dans nos deux Régions, dans un ESR national lui-même à deux vitesses, selon que l’on soit Idex ou ISITES. Pour les étudiants d’origine modeste, l’accès à l’enseignement supérieur risque de devenir de plus en plus contraint et difficile. Sur certains sites, le choix de certaines filières risque d’être de plus en plus restreint à la fois en termes de spécialités et de niveaux de qualification avec de moins en moins de laboratoires de recherche sur lesquels s’adossent les formations, notamment de niveau Master et les doctorats, favorisant ainsi leur concentration sur les grandes métropoles. La réduction du nombre d’étudiants et de chercheurs qui en résulterait sur les sites « périphériques » aura à terme des conséquences graves sur le dynamisme et l’attractivité des territoires concernés, accentuant les déséquilibres en terme de développement.

Par ailleurs les récentes prises de position des conseils régionaux et déclarations des Présidents des Régions Bretagne, Pays de la Loire, Poitou-Charentes et de certaines personnalités politiques laissent à penser à un maintien du statu quo actuel avec, à terme l’éclatement de la Région Pays de la Loire, en totale rupture avec le projet actuel de ComUE interrégionale. Le maintien par le ministère du calendrier initialement prévu et du scénario de validation forcée qu’il induit, fait ainsi peser de lourdes menaces sur la capacité de la communauté universitaire des Régions Bretagne - Pays de la Loire à produire un projet de qualité, construit collectivement, assurant un développement équilibré des territoires, alors même que la carte des Régions dans le cadre de la réforme territoriale en cours est très loin d’être stabilisée.

A l’instar de nombreux CA d’autres universités et du CNESER, nous demandons un moratoire sur la mise en œuvre des regroupements d’Universités et d’Etablissements. Cette demande n’est en rien une volonté de maintenir les statu quo. Ce moratoire nous permettrait, bien au contraire, de penser un projet de qualité pour nos deux Régions, assurant un aménagement équilibré du service public d’enseignement supérieur et de recherche à la hauteur de l’attente de nos populati
ons.

Principes et propositions

Compte tenu des craintes fondées et interrogations rappelées plus haut, il nous semble primordial de faire respecter un certain nombre de principes essentiels et de considérer les recommandations suivantes :

  • Les universités membres du regroupement doivent être reconnues et maintenues comme telles, à savoir des universités de plein exercice.
  • Les conseils centraux des établissements doivent conserver leurs prérogatives en ce qui concerne l’offre de formation, la politique de recherche, la gestion administrative, le budget, les campagnes d’emplois.
  • Le regroupement ne doit entraîner ni suppression de filières et de diplômes, ni dégradation de la qualité des formations existantes, ni disparition de laboratoire de recherche. Chaque université doit conserver la maîtrise de son offre de formation et de son évolution tout comme de son activité de recherche.
  • Il ne doit pas y avoir de gel de postes de fonctionnaires ni de suppression de postes de contractuels en relation avec la mise en place de la ComUE.
  • Les conditions d’emploi et de travail ne doivent en aucun cas pâtir du regroupement. La résorption de la précarité doit être une priorité, tout comme la prévention contre les risques psycho-sociaux.
  • Le regroupement doit s’accompagner de moyens récurrents suffisants (financiers et humains) et ne doit pas se faire au détriment du bon fonctionnement de ses différents membres afin de ne pas les fragiliser. Le coût du regroupement devra être évalué et le budget correspondant devra être pris en charge par le ministère.
  • Le CA de la ComUE doit être une réelle instance démocratique, à la fois dans sa composition et dans son fonctionnement, tout comme pour les modes de scrutin relatifs aux élections de ses membres. En particulier, il se doit d’être représentatif et ne pas imposer à un établissement une décision contre son gré.
  • Eu égard aux délais très contraints imposés par le ministère et aux enjeux considérables engageant fortement l’avenir de nos établissements, nous demandons du temps pour penser un projet de qualité assurant un aménagement équilibré du service public d’enseignement supérieur et de recherche.

En conséquence nous exigeons un moratoire sur la mise en œuvre des regroupements d’universités et d’établissements.


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