L’université publique d’Argentine face au fascisme et à la tronçonneuse
Depuis décembre 2023, avec l’arrivée de Javier Milei à la présidence de l’Argentine, l’éducation, les universités et l’ensemble des institutions du système scientifique et technologique national sont la cible d’une politique agressive de désengagement financier et de destruction, dont la virulence ne trouve de précédent que dans la dernière dictature militaire (1976-1983).
Yamile Socolovsky
Professeure de philosophie politique à la Faculté des Sciences humaines de l’Université nationale de La Plata, Argentine
Depuis l’arrivée au pouvoir du président Javier Milei, le budget universitaire a été réduit de moitié ; un nombre croissant d’activités académiques ont été arrêtées ou sévèrement limitées. Selon le Conseil interuniversitaire national (CIN), le financement des universités publiques a chuté de 45,6 %. Cela signifie que les institutions non seulement ne disposent pas de ressources suffisantes pour faire face aux dépenses courantes (électricité, gaz, internet…) mais également que l’enseignement, la recherche, la vulgarisation, l’action culturelle, les programmes de bien-être et de soutien aux parcours étudiants ou encore l’entretien des équipements sont affectés. Les travaux d’infrastructure sont au point mort.
Par ailleurs, le pouvoir d’achat des enseignants et du personnel non enseignant – les salaires représentent 90 % du financement total reçu par les universités nationales – a chuté de 35 %. Cette baisse n’a pas été progressive : dès le troisième mois du mandat du gouvernement Milei, les salaires avaient déjà diminué de 30 %, la situation ne cessant de s’aggraver par la suite. Le gouvernement supprime la Commission paritaire nationale universitaire, faisant fi du cadre de la négociation collective et ignorant les revendications des représentants syndicaux.
La réduction des financements de l’université a un impact direct sur le fonctionnement et les perspectives de développement du secteur scientifique et technologique, dont les activités sont étroitement mêlées. Les enseignants et enseignantes de l’université font de la recherche tandis que les chercheuses et chercheurs des organismes de recherche enseignent à l’université, leurs organismes de recherche dépendant, pour la plupart, à la fois du Conseil national de la recherche scientifique et technique (CONICET) et d’une université nationale.
Les organismes de recherche – qui constituent un vaste réseau d’instituts scientifique et technologique dans des domaines spécifiques – sont eux aussi touchés de manière directe par les réductions budgétaires, le démantèlement des programmes, la réduction des effectifs, la diminution des bourses et des postes de chercheurs à pourvoir par concours ainsi que par la baisse des salaires, qui touche l’ensemble du secteur public. Le gouvernement de Milei enfreint par ailleurs la loi qui fixe des objectifs progressifs de financement pour la science et la technologie.
« POLITIQUE DE LA TRONÇONNEUSE »
Les coupes budgétaires et salariales qui touchent l’enseignement et la recherche s’inscrivent dans le programme d’ajustement budgétaire que le gouvernement argentin a mis en œuvre dès le premier jour de son mandat, en utilisant la métaphore peu subtile et particulièrement violente de la « politique de la tronçonneuse ». La manière dont un certain équilibre a été atteint dans les comptes publics – une exigence du Fonds monétaire international que le gouvernement de Milei a acceptée avec enthousiasme du fait de son engagement idéologique néolibéral – est révélatrice de la portée politique de la réforme de l’État et de la réorganisation de la société argentine impulsée par le pouvoir économique local et mondial. Certaines fonctions de l’État ont été supprimées, d’autres surdimensionnées. Bien que Milei se soit présenté comme « la taupe venue dans l’État pour le détruire de l’intérieur », il n’y a, de fait, pas destruction de l’État, mais reconfiguration régressive, antipopulaire et autoritaire, dans le but de le mettre strictement et ouvertement au service d’un projet oligarchique. C’est pourquoi les mesures d’austérité touchent tous les domaines de la politique publique qui ont pour objectif de protéger les droits et le bien-être des personnes et des communautés, ainsi que ceux dont la mission est d’appliquer des réglementations et des contrôles aux acteurs économiques.
Dans le même temps – alors que les impôts étaient réduits pour les secteurs les plus favorisés et les charges alourdies pour les classes moyennes et défavorisées –, le gouvernement a intensifié l’action répressive de l’État, visant particulièrement les populations pauvres, les organisations populaires et les manifestations de rue pacifiques de protestation sociale. Le gouvernement a également augmenté la dotation des « fonds réservés » destinés aux actions des services de renseignement – qui échappent dangereusement au contrôle démocratique – et il respecte scrupuleusement les remboursements de la dette au FMI en réduisant les retraites, les pensions d’invalidité et les dépenses de santé publique.
La nature de la réforme de l’État s’est manifestée dès les premiers jours du mandat de Milei : alors même qu’il provoquait une dévaluation de 118 % du peso argentin et entamait la déréglementation et l’ouverture de l’économie, entraînant rapidement une baisse des revenus des classes populaires et une hausse du coût des biens et services de première nécessité, le gouvernement fermait le ministère des Femmes, du Genre et de la Diversité, le ministère de l’Éducation, celui des Sciences et Technologies, celui du Travail, celui de la Culture, celui de l’Environnement, ainsi que d’autres services de l’administration publique nationale. Des programmes étaient suspendus, du personnel qualifié et expérimenté licencié dans des domaines liés à l’action sociale, aux droits humains, à la santé, à la production, à l’accès à la justice, au logement, à la protection contre la discrimination, à la lutte contre les violences de genre, et bien d’autres encore, ce qui ne permet guère de résumer l’ampleur de la destruction qui s’est produite en quelques mois et qui n’a cessé de s’aggraver.
POURQUOI ATTAQUER L’UNIVERSITÉ PUBLIQUE
C’est dans ce contexte qu’il faut situer l’attaque contre l’éducation, la recherche et la culture, pour comprendre que l’ajustement budgétaire a un objectif qui dépasse la simple recherche de l’équilibre des comptes publics. Il convient de souligner la portée politique d’un programme qui ne vise pas à développer les connaissances, mais qui mise sur la reprimarisation et la désindustrialisation de l’économie argentine, afin de rétablir un modèle productif extractiviste fondé sur l’agriculture, l’élevage, l’exploitation des hydrocarbures et des mines ainsi que sur l’exploitation sans limite de la main-d’œuvre. D’où le caractère esclavagiste de la réforme du travail que Milei a réussi à faire adopter il y a quelques semaines, avec la complicité honteuse d’une partie de la direction politique et syndicale. Ce programme néocolonial vise à restaurer un modèle de production qui – à l’image de l’Argentine du début du XXe siècle, dont Milei et ses amis entrepreneurs sont nostalgiques – enrichissait la minorité propriétaire terrienne et condamnait la classe ouvrière à la misère la plus abjecte. À cette époque, où les enfants de l’oligarchie agricole menaient la grande vie à Paris, il n’y avait en Argentine ni droit du travail, ni élections démocratiques ; rien qui s’apparente à la justice sociale. Cet ordre de soumission et d’exploitation n’a pas besoin d’une population éduquée, il n’a pas besoin de former des professionnels compétents pour accomplir les tâches que requièrent le bien-être social et un développement économique souverain. Plus encore : il a besoin que ces capacités n’existent pas. Car l’éducation et l’université publiques constituent un obstacle à tout projet autoritaire.
En Argentine, au fil d’une histoire complexe qui l’a étroitement liée – non sans contradictions – aux luttes et aux mobilisations populaires, l’université publique a réussi à s’imposer comme une institution fondamentale pour la vie démocratique. Malgré les inégalités et les injustices qui persistent encore dans l’enseignement supérieur, notre pays dispose d’une université publique à la fois accessible au plus grand nombre et d’excellence. Plus de 80 % des inscriptions universitaires sont enregistrées dans le système public. C’est dans les universités publiques que se déroule la quasi-totalité de la recherche menée dans le pays, en coordination avec les institutions du secteur scientifique public. Les universités publiques sont présentes sur l’ensemble du territoire national, avec des sites et des antennes qui s’étendent jusqu’aux petites localités, et proposent des programmes de partenariat avec les organisations sociales, les petites et moyennes entreprises, les coopératives, les communautés et les collectivités locales, sur des thèmes et des problématiques les plus divers. Ainsi, non seulement de nombreuses personnes peuvent accéder à l’université, mais l’université va également à la rencontre de la population de différentes manières, et c’est pourquoi nous pouvons y reconnaître la concrétisation d’un droit à la fois personnel et collectif.
L’université publique change des vies – au niveau individuel mais surtout au niveau collectif, dans la mesure où elle contribue à résoudre les problèmes de la société. Cela implique non seulement de faire face aux problèmes les plus immédiats des communautés et affectant la vie des personnes, de former des professionnels qui interviennent dans les domaines et les activités les plus divers, mais aussi de développer la capacité collective à comprendre les causes des injustices du présent et à imaginer des alternatives permettant de construire un monde meilleur.
LES LUTTES CONTRE LE DÉMANTÈLEMENT DE L’UNIVERSITÉ PUBLIQUE
Lorsque le gouvernement de Milei décide de démanteler l’université publique, il cherche à détruire ce potentiel critique et créatif. Ce n’est pas un hasard si ses attaques comportent une forte composante idéologique. Aux coupes budgétaires, il ajoute une campagne de propagande visant à discréditer les universités publiques, en les accusant d’être corrompues et inefficaces, et de fonctionner comme des « centres d’endoctrinement ». Cette accusation vise à jeter le discrédit sur l’activité menée dans l’université, précisément parce qu’elle y encourage la pensée critique, non dogmatique, mais aussi parce qu’elle est une institution hautement politisée, qui remplit une fonction importante en tant que lieu de socialisation démocratique et de formation à une vie citoyenne active, engagée et mobilisée. Bien sûr, ce potentiel disruptif et créateur est en contradiction et en conflit permanent avec l’exercice académique de reproduction des codes de la domination de classe et de la dépendance coloniale. Mais malgré tout, cette dimension politique, démocratique et populaire existe et persiste – avec une intensité que la droite reconnaît et redoute –, une dimension qui est intolérable pour le régime de famine, de pillage et de cruauté qui gouverne aujourd’hui l’Argentine.
Face à cette situation, les universités, leurs étudiants et leurs personnels ont réussi à mettre en place des fronts de lutte et de résistance très importants, dont la portée dépasse largement la simple revendication d’une révision budgétaire et salariale. Dès 2024, un espace de concertation a été créé, réunissant les représentants syndicaux, le mouvement étudiant et les autorités universitaires. Malgré des divergences politiques significatives qui n’ont cessé de peser sur cette convergence, le front a permis d’organiser des mobilisations de très grande ampleur, au cours desquelles de larges pans de la population se sont rassemblés dans les rues de tout le pays, pour défendre l’université publique, mais aussi revendiquer la démocratie, la justice sociale et la souveraineté. Tout au long de cette période, de nombreuses grèves ont eu lieu dans les universités et des actions de toutes sortes ont été menées pour mettre en lumière la situation critique et faire valoir la légitimité des revendications.
En 2024, le Congrès national a adopté une loi visant à remédier à la crise budgétaire et salariale dans les universités publiques. Bien qu’elle ait bénéficié du soutien d’un large éventail de représentants au Congrès et qu’elle ait été appuyée par une mobilisation massive à Buenos Aires et dans toutes les capitales provinciales du pays, Milei a opposé un veto à cette loi, au motif que son application serait préjudiciable à l’équilibre budgétaire. En 2025, la communauté universitaire a de nouveau élaboré un projet de loi obligeant le pouvoir exécutif à actualiser les postes budgétaires et à rétablir les salaires. La loi a été votée puis le président lui a de nouveau opposé un veto. Grâce au soutien de mobilisations massives dans les rues, il a été possible, cette fois-ci, de réunir dans les deux chambres la majorité spéciale requise pour passer outre le veto. Le pouvoir exécutif a de nouveau refusé d’appliquer la loi et continue de s’y opposer, bien que les recours introduits devant le pouvoir judiciaire aient obtenu une réponse favorable aux universités, plaçant ainsi le gouvernement en situation de défiance ouverte face aux deux autres pouvoirs de l’État.
C’est un moment critique dans ce conflit. À la suite des élections de mi-mandat, au cours desquelles ont été élus les représentants au Congrès national et qui ont permis au parti au pouvoir d’augmenter le nombre de ses sièges tant à la Chambre des députés qu’au Sénat, le gouvernement semble avoir trouvé une nouvelle stratégie pour se soustraire à son obligation d’appliquer la loi sur le financement universitaire. Il promeut un projet de loi qui réformerait la norme déjà adoptée, afin de réduire de manière significative l’engagement de financements qu’elle implique. L’étouffement budgétaire semble pousser certains secteurs universitaires à entamer une négociation avec le gouvernement au sujet de cette proposition, dans l’espoir d’obtenir au moins une réponse partielle à leurs besoins pressants. Ce serait toutefois une mauvaise voie. Non seulement parce qu’elle n’apporterait pas de véritable solution au problème, mais aussi parce qu’elle reposerait sur l’aggravation de la paupérisation et une exploitation encore plus grande du travail dans les universités. Et parce qu’accepter que le gouvernement ne respecte pas la loi reviendrait à lui accorder une dérogation pour ses agissements anticonstitutionnels et antidémocratiques.
Si aujourd’hui, malgré une réduction budgétaire telle que celle que nous avons mentionnée, les universités restent ouvertes, continuent d’enseigner, de mener des recherches, de fournir des services de santé, de conseiller ou de collaborer de mille façons avec le territoire et d’accompagner ses organisations, c’est parce que les personnes qui travaillent à l’université font face à l’adversité en redoublant d’effort et d’engagement. Mais elles doivent aussi subvenir à leurs besoins et nourrir leurs familles. Le cumul d’emplois se généralise : les enseignants des universités complètent leurs maigres salaires en travaillant à d’autres niveaux du système éducatif ou en proposant des services de conseil, mais aussi en vendant les objets artisanaux qu’ils fabriquent, en proposant des services de transport via une application numérique, en effectuant des réparations, en vendant des pièces détachées pour vélos, des cosmétiques ou des produits d’entretien.
UN COMBAT POLITIQUE
Et tandis que les conditions dans lesquelles nous exerçons notre métier se dégradent, même si notre engagement est sans faille, la qualité de l’enseignement, de la recherche, de tout ce que nous faisons, se détériore elle aussi. Et cette université publique que nous revendiquons – populaire, excellente, critique – se transforme peu à peu en quelque chose de très différent de l’institution égalitaire que nous défendons. Naturaliser l’appauvrissement et la précarisation du travail dans les universités, c’est accepter une dérive qui, tôt ou tard, transformera – elle aussi – l’université en un territoire soumis à la loi du marché et, par conséquent, au service d’une société organisée selon le principe de l’inégalité.
Comme nous avons tenté de le montrer, l’enjeu ne se limite pas au financement de l’université, de la science et de la technologie. Il n’y a aucune chance de résoudre la crise provoquée par les mesures d’austérité dans ces domaines tant que le projet incarné par Milei restera au pouvoir. C’est pourquoi ce combat est politique, et non pas simplement revendicatif ou sectoriel. L’université que nous défendons doit marcher aux côtés de l’ensemble de la classe ouvrière et s’inscrire dans le mouvement démocratique qui devra mettre un terme au pillage et à la destruction, afin d’ouvrir, à travers cette résistance, un nouvel horizon de justice et de dignité pour les peuples.
Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




