Des forces vives et techniques : les élèves-ingénieur-e-s comme soldat-e-s sans uniforme
À partir d’une enquête sur l’un des dispositifs de coopération entre écoles d’ingénieurs et structures du ministère des Armées – les 24 heures de l’innovation édition Forces spéciales –, ce texte décrit des mécanismes de construction progressive d’une weaponisation des élèves-ingénieur-e-s, visant à les convaincre d’endosser le rôle de ressources stratégiques mobilisables au service de la guerre.
Jean Frances
Sociologue, ENSTA – Institut Polytechnique de Paris – Laboratoire FOAP
Depuis deux ans, j’étudie des hackathons organisés conjointement par des écoles d’ingénieurs et des structures du ministère des Armées (MINARM) – Direction générale de l’armement (DGA) et Agence d’innovation de Défense (AID) en tête. Ces dispositifs, souvent parrainés et partiellement financés par des entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD), sont présentés en tant qu’évènements où des élèves-ingénieur-e-s « s’acculturent aux enjeux de la défense », s’essayent par le prototypage à contribuer à « l’effort de défense » et à la « souveraineté technologique ». Grâce à des ethnographies et enquêtes menées dans et à propos des 24 heures de l’innovation édition Forces spéciales (24HIFS) – qui est l’un de ces hackathons –, je montrerai que ces jeux de simulation ne relèvent pas de la simple initiation au travail avec et pour les militaires, mais qu’ils soutiennent une opération plus politique visant à convaincre des élèves-ingénieur-e-s du rôle décisif qu’ils et elles sont appelé-e-s à jouer dans les guerres du futur et dans leur préparation : avec Brad Tabas et Damien Coadour nous qualifions cette entreprise de conversion de weaponisation des élèves-ingénieur-e-s. Aussi, il importe de noter ici que je n’ai pas produit les données qui permettraient de préciser l’ampleur de ce processus, ni d’informations qui renseigneraient la capacité des dispositifs étudiés à transformer durablement les dispositions de celles et ceux qui les suivirent. En revanche, les descriptions et entretiens réalisés autorisent tout à fait à analyser comment cette weaponisation est entreprise. Ce que je vais tenter de réaliser ici.
LA WEAPONISATION COMME FORME D’HÉTÉRONORMISATION DES CURSUS D’INGÉNIEUR-E-S ?
Dans le cours de mes enquêtes du moment, qui portent sur la conception d’outils de guerre, j’ai réalisé des observations directes et des entretiens semi-directifs, principalement auprès de militaires qui travaillent à mettre au point une perche lance-grenade, un pare soleil pour rafale ou des radars de reculs pour sauter en parachute de nuit. J’ai également interviewé les acteur-trice-s qui organisent le soutien, le financement et l’évaluation de ces équipements créés dans des ateliers régimentaires et dans des popotes d’opérations extérieures. Au gré de ces déplacements dans les arcanes de ce que les armées appellent « l’innovation participative », j’ai assisté aussi à plusieurs hackathons d’innovation dite frugale organisés par les armées et des instances du MINARM, où des élèves ingénieur-e-s, civil-e-s pour la plupart, ont pour « défis » de concevoir des équipements ou des solutions censées permettre à des militaires de résoudre des problèmes rencontrés en mission.
Je vais parler plus spécifiquement ici d’un de ces dispositifs : les 24 heures de l’innovation édition Forces spéciales (24HIFS) et tenter de montrer comment la catégorie d’hétéronomisation de second degré peut aider à saisir les effets produits par ce genre de dispositifs sur celles et ceux qui s’y inscrivent, mais qu’elle ne suffit pas.
LA WEAPONISATION EN FAISANT
Aux 24HIFS, les participant-e-s sont rassemblé-e-s en équipe de six à huit membres, autour d’un militaire des Forces spéciales qui, lui-même, est engagé sur le développement d’un outil de guerre ou qui prospecte en vue de résoudre un problème tactique : comment se cacher d’un drone, comment ralentir le déclenchement d’un explosif sans recourir à des solutions numériques, comment cacher une mitrailleuse 12.7mm dans la benne d’un pick-up banalisé… Ces collectifs civilo-militaires disposent d’une journée complète, nuit comprise, pour proposer une solution et la maquetter – numériquement ou de façon dite « rapide ». Aux 24HIFS, les participants évoluent dans un espace clôt et bénéficient d’imprimantes 3D ainsi que d’autres outils et consommables nécessaires au prototypage rapide. Ensuite, ils présentent leurs travaux sous forme de pitch et de démo à un jury composé d’officiers et de cadres d’entreprises de la BITD, lequel décerne des prix en conséquence : celui de l’inventivité, de la faisabilité, de l’originalité, etc. Il ressort de mes carnets de terrain que les élèves-ingénieur-e-s se sont très rapidement pris-e-s au jeu et que, très rapidement encore, ils et elles en sont venu-e-s à faire preuve d’un engagement profond, souvent acritique, et d’un souci tout particulier d’aider les soldat-e-s à résoudre leur problème tactique et à prototyper leurs idées d’innovation. En outre, il est apparu que cet engagement des élèves-ingénieur-e-s dans et pour le travail de conception d’outil de guerre se faisait et se solidifiait d’abord à travers l’activité elle-même et via la densité des contacts avec les soldats.
J’ai donc repensé à ce que j’avais étudié et mis au jour à propos du doctorat et me suis demandé si, dans les études d’ingénieurs, ne se jouait pas une sorte d’hétéronomisation de second degré, prenant la forme d’une militarisation et que les hackathons du type 24HIFS pouvaient en être l’un des vecteurs ? Est-ce qu’avec ces hackathons défense, ne se déployait pas le projet politique – d’ailleurs clairement énoncé par les armées – de renforcer « le lien armée-jeunesse », et ici, le « lien armée-jeunesse technique », de telle sorte que cette « jeunesse technique » s’entraîne, prenne plaisir et se dispose à travailler pour les armées, et cela dans un cadre et au prisme de normes et d’exigences militaires. Bref, et à l’instar des doctorant-e-s que les réformes de l’ESR n’ont pas conduit à se transformer en créateur-trice-s d’entreprise mais à se comporter en entrepreneur-trice-s d’eux-mêmes – en particulier quand ils et elles nourrissaient des ambitions académiques –, est-ce que ces hackathons défense ne poussent-ils pas les élèves-ingénieur-e-s s’y inscrivant à envisager leur métier en militaire, avec le sentiment d’avoir un devoir à accomplir, un service à rendre, des ordres et des missions à poursuivre, plus qu’ils ne les incitent à entrer dans l’armée ?
Sans trop de risque, il est possible de répondre dès à présent et par la positive à cette question : oui, ces hackathons du type 24HIFS soutiennent un processus d’hétéronomisation de second degré, qui relève d’une forme de militarisation de cette « jeunesse-technique », mais qui ne vise pas à inciter ces jeunes ingénieur-e-s à passer l’uniforme. Toutefois, et dans le cas qui nous intéresse, cette hétéronomisation de second degré semble pouvoir agir sur les élèves-ingénieur-e-s au-delà de leurs seules manières de réaliser ou d’envisager leur futur métier. C’est aussi la nature des « choses » qu’ils projettent d’accomplir ou de produire qui varie : dans nos carnets de terrain, certain-e-s inscrit-e-s rapportaient leur éloignement initial des mondes et questions militaires et précisaient ensuite que les 24HIFS leur avaient montré en quoi, elles et eux, pouvaient produire des technologies ou des services d’ingénierie utiles aux armées et à la défense de la France. À l’issu des 24HIFS, la quasi-totalité des participant-e-s interrogé-e-s affirmaient se tenir prêt-e-s à servir les armées si celle-ci lançait l’appel, mais très peu envisageait de s’engager. C’est en tant qu’ingénieur-e mobilisable qu’ils et elles se disaient le plus précieux. Ainsi, avec des dispositifs tels que les 24HIFS, des élèves-ingénieur-e-s s’entraînent et s’habituent à concevoir des outils de guerre, lesquels peuvent être létaux, témoignant par-là de leurs dispositions pratiques et morales à construire ou renforcer « la capacité machinique de l’État à défendre son autonomie existentielle face à l’épreuve décisive de la guerre – laquelle, plus que jamais, est affaire de machines et de personnes armées ».
Au cours de ces 24HIFS, les participants ne se contentent pas de bricoler et de concevoir. Ils assistent aussi à des conférences et briefings, dont l’objet consiste à présenter le cadre et les attendus du jeu. Les intervenant-e-s civil-e-s et militaires y précisent le contexte géopolitique qui justifie et explique l’organisation d’un tel évènement et insistent sur le retour de la guerre de « haute intensité » en Europe, sur l’inventivité technique des « concurrents » et « l’inéluctabilité d’un conflit majeur ». Enfin, des militaires rappellent qu’ils et elles se battent pour la Nation et, qu’en retour, ils attendent des citoyen-ne-s que ces dernier-ère-s se mobilisent pour l’armée quand l’armée en a besoin… et tel serait aujourd’hui le cas. Le monde extérieur est présenté comme sources de dangers protéiformes contre lesquels il faut pouvoir opposer toutes les forces, dont celles détenues par les ingénieur-e-s et qui prennent forme dans des objets et des solutions techniques. Ces intervenant-e-s délivrent et communiquent des schèmes d’interprétation du monde qui permettent aux élèves ingénieur-e-s de donner un sens positif aux activités de conception d’outil de guerre et qui les incitent à se percevoir en tant qu’acteur-rice-s disposant de ressources qui doivent à tout moment pouvoir être engagées au service de la France et de son armée. Bref, à la militarisation induite par le « faire », s’adjoignent des moments de conviction morale – ou de conversion – amenant les apprenti-e-s-ingénieur-e-s à se penser en tant qu’armes, en tant que ressources militaires, en tant que « forces vives et techniques ». C’est en cela qu’ils sont weaponisés.
Ainsi, dans les entretiens réalisés lors de ces 24HIFS, les élèves-ingénieur-e-s disent leur plaisir et leur satisfaction à concevoir des outils de guerre et à travailler en militaire le temps d’un évènement dédié au prototypage, en même temps qu’ils et elles sont nombreux-euses à voir dans ces 24 heures de l’innovation édition Forces spéciales un moment de formation les préparant à travailler pour les militaires et pour la France. La majorité des interviewé-e-s disait leur souhait « de rendre service aux soldats qui rendent service au pays ». Bien que ne se projetant pas toutes et tous dans les entreprises de la BITD, loin de là, ils et elles disent leur disponibilité à s’engager au service des armées le cas échéant et quelques-un-e-s clament même leur fierté à l’idée de concevoir des équipements susceptibles de tuer des ennemis.
LES INGÉNIEUR-E-S, DES SOLDAT-E-S SANS UNIFORME ?
Le processus d’hétéronomisation de second degré à l’œuvre aux 24HIFS conduit les élèves ingénieur-e-s à réaliser leurs activités d’ingénierie en militaire, c’est-à-dire en acteur-trice sincèrement engagé-e, prêt-e et disposé-e à travailler aux ordres, même en cas de danger ou de contraintes extrêmes. Mais, ici, le processus d’hétéronomisation est plus radical qu’il ne l’était dans le cas des doctorant-es puisqu’il amène les élèves-ingénieur-e-s à projeter leurs engagements professionnels futurs et leur « action dans l’affirmation de la souveraineté technologique nationale ». Ce faisant, ils et elles expriment leurs souhaits d’être à disposition des institutions censées assurer cette souveraineté, soit l’armée et les entreprises de l’armement. Sans même contractualiser avec les armées, ces élèves-ingénieur-es se préparent à devenir les soldat-e-s sans uniforme de la France, toujours mobilisables et prêt-e-s à s’engager à son service. La catégorie de weaponisation pourrait alors désigner la sorte d’hétéronomisation militarisée portée par des dispositifs tels que ces 24HIFS, i.e., une sorte d’hétéronomisation où les élèves-ingénieur-e-s se disposent à œuvrer à « l’effort de défense » et, plus encore, à se projeter eux et elles-mêmes en tant que ressources exploitables à des fins guerrières, à savoir en tant que « forces vives et techniques de la Nation » alors engagé au soutien d’un « ordre politique attaqué et qu’il […] [faudrait] protéger – l’horizon d’un conflit majeur ne cessant d’ailleurs d’être rappelé par les Chef d’état-major des armées ».
Dans une telle dynamique, les ingénieur-e-s, les élèves-ingénieur-e-s et leurs écoles sont incité-e-s et se disposent à se tenir prêt-e-s à œuvrer à « l’effort de défense » et, plus encore, ils et elles seraient porté-e-s à se positionner et se représenter eux-mêmes en tant que ressources toujours exploitables à des fins guerrières, en tant que forces vives et techniques de la Nation.
Cet article est tiré du n°445 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




