Sur les technologies du quotidien au service du handicap
Et si les objets, les environnements et les applications étaient imaginés, dès leur conception, pour être accessibles à toutes et tous… Devant la multiplicité des interactions personnes-objets-environnements envisageables, comment rendre le « design universel » concret ?
Du design universel à la diversité des expériences
Télécommandes, sous-titres, SMS… Autant d’inventions nées pour faciliter la vie des personnes handicapées et qui, aujourd’hui, profitent à tout le monde. Ces exemples pourraient rejoindre ce qu’on appelle le « design universel ». L’idée serait de concevoir les objets, les environnements accessibles à tous les corps dès leur conception. Mais, comme les travaux de la sociologue Myriam Winance le rappellent : nos capacités dépendent toujours d’une relation entre une personne, un objet et un environnement. Et si l’avenir de l’accessibilité résidait moins dans l’universalité que dans la diversité des expériences ?
Marion Ink
Sociologue à l’INSERM
L’histoire des innovations technologiques regorge d’exemples où des outils initialement pensés pour les personnes handicapées ont été adoptés bien au-delà de ce public.
La télécommande : pensée pour les personnes à mobilité réduite, utilisée dans tous les foyers
Prenons l’un des objets les plus banals du quotidien : la télécommande. À ses débuts, cet outil a été conçu pour permettre aux personnes ayant des difficultés à se déplacer de contrôler à distance leur téléviseur. Très vite, ce dispositif a rencontré un succès massif auprès de l’ensemble du public. Aujourd’hui, rares sont les foyers qui s’en passent – et son principe a été généralisé à d’autres appareils : volets roulants, climatiseurs, enceintes, etc.
Les SMS : un outil d’abord conçu pour les personnes sourdes
Autre exemple frappant : les messages textes (SMS). Avant l’essor des smartphones et des messageries instantanées, le SMS a été un des premiers moyens d’accéder à la communication écrite sur téléphone mobile. Ce service a d’abord été pensé comme une solution pour les personnes sourdes ou malentendantes, afin de leur permettre de communiquer sans avoir recours à la voix. Là encore, c’est la contrainte qui a été féconde.
Contre toute attente, ce mode de communication s’est imposé comme un usage de masse. Pourquoi ? Parce qu’il répondait aussi à des besoins non anticipés : échanger discrètement, à distance, sans interruption de l’activité en cours. Il a façonné une nouvelle culture de l’écrit – rapide, informel, efficace – qui a même modifié la langue.

Rampe d’accès, sous-titrage, interfaces vocales… une logique de diffusion généralisée
Le même schéma se retrouve dans d’autres domaines :
- les rampes d’accès, imposées par les normes d’accessibilité, profitent aussi aux personnes âgées, aux parents avec poussettes, aux livreurs… ;
- les sous-titres, prévus pour les personnes sourdes, sont massivement utilisés dans les transports, dans les open spaces ou sur les réseaux sociaux par les personnes entendantes ;
- les assistants vocaux (type Siri ou Alexa) facilitent la vie des personnes aveugles ou ayant des troubles moteurs, mais sont aussi plébiscités pour leur confort d’usage par les personnes valides.
Il ne s’agit donc pas seulement d’ajouter des adaptations spécifiques a posteriori, mais de concevoir, dès le départ, des environnements, des outils ou des services utilisables par toutes et tous, quels que soient les corps, les situations ou les contextes : c’est précisément ce que propose le design universel. Ceci étant dit, le design universel comporte des limites.
Mais attention aux limites de la conception universelle
Les travaux de la sociologue Myriam Winance permettent d’apporter un contrepoint précieux à l’idée de design universel. Là où l’on imagine souvent qu’un « bon » objet devrait convenir à tout le monde, elle montre que la réalité est bien plus complexe : nos capacités – comme nos incapacités – ne sont jamais des caractéristiques individuelles figées, mais le résultat d’une relation entre une personne, un objet, un environnement et un ensemble de ressources mobilisées pour agir.
Sortir de l’idée d’un utilisateur « universel »
M. Winance rappelle que le design universel vise l’inclusion mais, qu’en cherchant à réduire la diversité des usages en un seul objet utilisable par tous, on finit par fabriquer un « utilisateur minimal » : un utilisateur abstrait, sans corps, sans histoire, sans expérience. Cette conception laisse de côté tout ce qui fait la richesse des situations réelles – la manière d’un individu de sentir son corps, d’ajuster un geste, d’apprendre, de composer avec d’autres personnes.
À partir d’une enquête auprès de personnes utilisant un fauteuil roulant, M. Winance montre que la capacité d’agir émerge d’un réseau : le fauteuil, la manière de s’y installer, les réglages, l’environnement, les objets disponibles, les proches, les arrangements du quotidien…
Dans cette perspective, on ne possède pas une capacité : on la fabrique dans la situation, à travers des ajustements et des apprentissages. Et la même personne peut être très mobile dans un lieu, et limitée dans un autre, non pas à cause de son corps uniquement, mais parce que la relation entre elle et son environnement change.
M. Winance insiste aussi sur les « ajustements » et les « arrangements pratiques ». Une personne adapte son fauteuil, son environnement, ses manières de faire ; l’environnement et les objets, eux aussi, exigent qu’elle s’adapte en retour. Ce sont ces micro-arrangements – pousser différemment, régler la lumière d’une pièce, changer un trajet, mobiliser un proche ou un objet – qui rendent l’action possible. On découvre alors que la diversité n’est pas un problème à réduire, mais une ressource à reconnaître.
Passer de l’universel à la diversité des expériences
Selon M. Winance, au lieu de chercher « un seul objet pour tous », il faudrait adopter une autre logique. D’abord, élargir les ressources disponibles, ensuite permettre la variation et enfin favoriser les multiples manières d’agir. L’enjeu n’est donc plus d’uniformiser mais de créer un monde où différentes façons de se déplacer, de sentir, d’apprendre ou d’interagir peuvent coexister. Un monde commun, mais pas uniforme.
Cette perspective permet aussi de garder en tête un écueil important : le techno-validisme. C’est la tendance à croire que la technologie peut « corriger » le handicap, ou faire disparaître les inégalités sans changer les normes sociales qui les produisent. On risque alors de recentrer la conception sur un idéal valide, performant, standard – au lieu de transformer réellement les environnements, les collectifs, les façons de vivre et de se déplacer.
Comment le GPS de nos téléphones permet à des déficients visuels de randonner en autonomie
L’application numérique Navi Rando®, qui utilise les signaux GPS et ceux de la centrale inertielle du smartphone, n’est pas une fin en soi mais un ensemble d’informations proposé à l’arbitrage du randonneur afin de l’aider à définir sa trajectoire et le chemin à suivre.
Laurence Rasseneur
Membre du bureau national
du SNESUP-FSU
« Point 8, midi, à 50 mètres, chemin à 3 heures »… Telle est la consigne que le smartphone d’Anaïs lui délivre lorsqu’elle randonne seule sur les sentiers du massif des Vosges du Nord. Grâce à l’application Navi Rando®, installée sur son téléphone lui-même placé dans une pochette sur son buste, elle garde les mains libres. Dans l’une, sa canne blanche lui permet de balayer le sentier et d’en percevoir les reliefs. Dans l’autre, un bâton de marche lui sert à maintenir son équilibre sur les portions irrégulières. Ses autres sens, associés à ses perceptions haptiques, proprioceptives et kinesthésiques, permettent, à cette randonneuse hors norme, de se représenter mentalement le terrain et son environnement.
L’application Navi Rando® agit comme les petits cailloux blancs du Petit Poucet dans le conte de Charles Perrault, qui guidaient ses frères et sœurs dans la forêt après que leurs parents les y aient abandonnés. Ici, chaque « caillou » correspond à une coordonnée GPS relevée sur le tracé du sentier. Le randonneur progresse ainsi de point GPS en point GPS. À chaque point sont associées une ou plusieurs consignes de navigation permettant à la personne déficiente visuelle de s’orienter et de construire une carte mentale du parcours. Ce système suppose un travail préalable de relevé et de numérisation des coordonnées sur le terrain.
Comme pour un avion ou un navire, deux informations guident l’utilisateur : le « cap horaire » et la « distance » à parcourir jusqu’au point suivant. Le cap horaire est une notion familière aux personnes déficientes visuelles, utilisée notamment pour repérer les aliments dans leur assiette (légumes à « midi », la viande à « 3 heures »). Ce cap est défini à partir de l’axe corporel et mobilise les compétences acquises lors des séances de locomotion comme la conscience de son axe corporel, l’orientation dans l’espace, la marche en ligne droite. Or, marcher droit sans repères visuels est difficile : il n’est pas rare de dévier de son axe. Navi Rando® pallie cette difficulté en recalculant régulièrement (toutes les dix à vingt secondes, selon le paramétrage) le cap à suivre, aidant ainsi le randonneur à maintenir une trajectoire rectiligne. Si celui-ci pivote d’un quart de tour vers la gauche, l’application adapte immédiatement la direction en conséquence et ce qui était « midi » devient « 9 heures ».
De la même manière, la distance jusqu’au prochain point GPS – par exemple 50 mètres – est mise à jour en continu. Lorsque cette distance diminue, cela signifie que le randonneur se rapproche du point prévu ; si elle augmente, il s’en éloigne. Cette rétroaction simple joue un rôle essentiel, car elle confirme la justesse de la progression et évite les erreurs d’orientation. Ainsi, la consigne « midi, 50 mètres, chemin à 3 heures », répétée régulièrement par la synthèse vocale du smartphone, indique à Anaïs qu’elle doit continuer tout droit et qu’un chemin se présentera sur sa droite dans 50 mètres. Cette information permet d’anticiper et d’ajuster son balayage de canne afin de repérer le chemin s’ouvrant sur sa droite.
En complément, Navi Rando® peut diffuser des commentaires descriptifs sur le type de sentier, les croisements, ou la présence d’éléments particuliers (intersections, carrefours, rivières, passerelles ou voies ferrées). Ces informations affinent la représentation mentale du parcours et sont des repères complémentaires qui confortent le randonneur dans le choix du bon chemin.

Le défi pour le randonneur consiste à combiner les consignes du smartphone avec les informations tactiles issues de la canne et ses perceptions sensorielles. Ce surcroit d’informations génère une charge mentale importante et demande une forte concentration. Un temps d’adaptation est nécessaire pour apprendre à hiérarchiser ces informations et à les traiter plus automatiquement. Avec l’expérience, l’usage devient intuitif, permettant au randonneur de mieux profiter de son environnement et du plaisir de la marche.
Cet article est tiré du n°443 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




