Travailleur-euses handicapé-es au CNRS : Des emplois, mais lesquels ?

SNCS-FSU27 janvier 2026
Article de la VRS n°443 : Des emplois, mais lesquels ? Éclairages statistiques sur les travailleurs et travailleuses handicapé-es au CNRS

Entre 2017 et 2023, le nombre d’agents du CNRS détenant une reconnaissance administrative de handicap a connu une petite augmentation, sans atteindre l’objectif légal de 6 % des effectifs totaux. Au-delà de l’indicateur de taux d’emploi, l’analyse des bilans sociaux du CNRS révèle une concentration des personnes handicapées dans les postes les moins qualifiés. La dynamique actuelle de recrutement ne semble pas à-même d’inverser la tendance.

Célia Bouchet
Sociologue, Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (LISE), CNRS/Cnam
Membre du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP), Sciences Po

 

Selon l’enquête Emploi en continu de l’INSEE, environ 3,3 millions de personnes âgées de 15 à 64 ans détiennent, en 2024, une reconnaissance administrative de handicap en France. Leur taux d’emploi est de 41 %, contre 69 % en moyenne dans l’ensemble de la population. Par ailleurs, parmi celles qui sont en emploi, seules 11 % exercent un métier de cadre ou de profession intellectuelle supérieure, contre 23 % dans la population générale.

S’il est documenté qu’à travers le monde, les personnes handicapées sont sous-représentées dans les métiers de la recherche, il n’existe pas de statistiques générales sur leurs situations en France. Les chiffres fournis par le CNRS, l’un des principaux employeurs de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR), offrent toutefois un premier éclairage sur une réalité en demi-teinte – entre lente progression de l’emploi des personnes handicapées et cantonnement dans les postes les moins qualifiés.

Dans les années récentes, les effectifs d’agents du CNRS détenant une reconnaissance administrative de handicap ont connu une certaine progression, de 1 172 agents en 2017 à 1 378 agents en 2023 (Figure 1, axe de gauche). De ce fait, le taux de réponse à l’obligation d’emploi des travailleurs handicapés (OETH) de l’institution, calculé à partir de la proportion de personnes reconnues handicapées parmi ses effectifs, passe de 4,7 % à 5,5 %, approchant l’objectif légal de 6 %. Cette évolution relativement modeste – moins d’un point de pourcentage – est concomitante à une réforme du mode de calcul de l’OETH en 2020, par application de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel de 2018. Ensemble, ces deux événements contribuent à réduire drastiquement la contribution due par le CNRS au Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique (FIPHFP). Ainsi, la somme versée est divisée par cinq, de 1,63 millions d’euros en 2017 à environ 320 000 euros en 2023 (Figure 1, axe de droite).

La relative progression du taux de personnes handicapées employées au CNRS traduit une augmentation des reconnaissances administratives de handicap parmi les personnes déjà en poste, davantage qu’une politique de recrutement proactive, au reflet d’une logique déjà mise en évidence dans d’autres versants de la fonction publique. En effet, l’analyse des chiffres des recrutements entre 2017 et 2023 montre que, sur cette période, les postes titulaires de recherche et de soutien à la recherche pourvus par les procédures de recrutement handicap suivent un plateau descendant, de 34 postes en 2017 à 31 postes en 2023 – contre 611 à 614 postes titulaires pourvus par les concours externes de chargé-es de recherche classe normale (CRCN) et d’ingénieur-es /technicien-nes (IT).

Graphique superposant un histogramme et une courbe. L’histogramme représente l’évolution des effectifs de personnes reconnues handicapées au CNRS de 2017 à 2023 (de (1 172 personnes, soit 4,7 % des effectifs, en 2017, à 1 358 personnes, soit 5,5 % des effectifs, en 2023). Une augmentation graduelle s’observe à partir de 2019, avant d’atteindre un plateau en 2022. La courbe représente l’évolution de la contribution du CNRS au FIPHFP sur la même période, de 1 634 369 euros en 2017 à 323 713,7 euros en 2023. La baisse est particulièrement importante à partir de 2019.

Par ailleurs, au-delà de la quantité de postes occupés par les agents détenant une reconnaissance administrative de handicap, il est utile de s’intéresser à la nature de ces postes. Au CNRS, en moyenne, une écrasante majorité des postes titulaires – 91,5 % – relèvent de la catégorie A : les postes de recherche (chargé-e de recherche, directeur-ice de recherche), mais aussi la plupart des postes IT de soutien à la recherche (ingénieur-e de recherche, ingénieur-e d’études, assistant-e ingénieur-e). Or en 2023, parmi ces postes, seuls 4,2 % sont occupés par des personnes reconnues handicapées (Figure 2). Un nombre bien plus restreint de postes – 8,1 % – sont situés en catégorie B, les emplois IT de technicien-nes ; parmi eux, la proportion de travailleurs et travailleuses handicapées est bien plus importante, de 16,9 %. Enfin, alors que les postes de catégorie C, concernant uniquement les personnels IT adjoint-es techniques de recherche, ne représentent que 0,4 % des emplois titulaires du CNRS, ils sont composés presque pour moitié par des personnes reconnues handicapées.

Ces résultats dénotent une forme de « plancher collant » (sticky floor), c’est-à-dire une concentration des personnes handicapées aux plus bas niveaux des hiérarchies professionnelles. Les voies de recrutement réservées aux personnes handicapées contribuent à maintenir ce cloisonnement. Ainsi, en 2023, seuls onze postes de CRCN ont été pourvus par cette voie, pour vingt postes IT – dont presque la moitié (neuf) en catégorie B ou C. Par comparaison, aux concours externes de la même année, le ratio entre les postes de CRCN (269) et les postes IT (345) était nettement plus équilibré ; et les emplois de catégorie B et C représentaient moins d’un tiers des derniers (112).

Examiner la répartition des emplois occupés par les personnes reconnues handicapées au CNRS amène ainsi à mettre en lumière une version exacerbée d’un phénomène précédemment documenté pour un autre groupe désavantagé : les femmes. De la même manière que la féminisation du CNRS, s’est construite au prix d’une relative concentration des femmes dans les postes de soutien à la recherche, et en particulier aux corps les plus bas de ces postes, au détriment des postes de recherche – plus valorisés – l’augmentation du taux d’emploi des personnes handicapées dans l’organisme témoigne d’une forme d’« inclusion » dans la relégation.

Histogramme représentant la proportion de personnes reconnues handicapées dans chaque catégorie de la fonction publique au CNRS en 2023. La catégorie A (CH, IR, IE, AI) du CNRS concerne 91,5 % des postes de fonctionnaires en 2023. Au sein de cette catégorie, 4,2 % des agents (soit 911 personnes) ont une reconnaissance administrative de handicap. La catégorie B (TECH) concerne 8,1 % des fonctionnaires. Au sein de cette catégorie, 16,9 % des agents (soit 327 personnes) ont une reconnaissance de handicap. La catégorie C (ATR) concerne 0,4 % des fonctionnaires. Au sein de cette catégorie, 48,8 % des agents (soit 41 personnes) ont une reconnaissance de handicap.

Si, pour évoluer vers davantage d’égalité au CNRS et ailleurs, une réflexion globale sur la structure des emplois titulaires ouverts aux personnes handicapées semble souhaitable, il serait également nécessaire de considérer l’amont et l’aval. Sur le premier versant, le cas des contrats doctoraux handicap révèle une dynamique préoccupante : alors qu’entre 2017 et 2023, le nombre de nouveaux contrats doctoraux ouverts chaque année par le CNRS a presque été multiplié par deux (passant de 609 à 1 106), le nombre de contrats doctoraux handicap a chuté de quatorze à neuf. Sur le second versant, c’est l’accès effectif aux promotions tout au long de la carrière qu’il s’agirait de garantir, en même temps qu’une protection contre les reclassements vers des postes moins qualifiés quand des problèmes de santé, troubles, déficiences, surviennent ou s’accentuent durant la vie professionnelle. Les efforts à accomplir sur ces différentes dimensions rappellent que, vingt ans après la loi éponyme, le respect de l’OETH constitue une étape importante mais non un point d’aboutissement de « l’égalité des droits et des chances » entre personnes handicapées et personnes valides dans l’ESR.

Pour aller plus loin

Valérie Bernardi et Bertrand Lhommeau, 2020. « Quelles sont les spécificités des professions occupées par les personnes handicapées ? », DARES Analyses, n°031.https://dares.travail-emploi.gouv.fr/sites/default/files/pdf/dares_analyses_professions_personnes_handicapee.pdf

Hélène Buisson-Fenet, Anouk Flamant et Laure Gayraud (dir.), 2021. « Le handicap face à la formation et au travail : vers une employabilité inclusive ? », Formation emploi, n° 154, dossier thématique.

Drees, 2025. Le handicap en chiffres – édition 2024.https://miniurl.be/r-6k5l

Anne Revillard, 2019. Handicap et travail, Paris : Presses de Sciences Po

 

Cet article est tiré du n°443 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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