La recherche en temps de guerre

SNCS-FSU27 octobre 2026
Article de la VRS n°446 : Hors-Champ - La recherche en temps de guerre

Le déclenchement de la guerre civile au Soudan en 2023 a quasiment interrompu les activités d’enseignement supérieur et de recherche dans le pays. Des milliers d’étudiants et d’universitaires ont fui le pays. Après avoir évoqué les conditions difficiles d’exercice de son métier au ­Soudan, la chercheuse et enseignante, Shereen Al-Nour, raconte ici son parcours depuis le début de la guerre, son exil en France grâce au programme PAUSE1, ses recherches actuelles ainsi que son engagement.

Shereen Al-Nour
Équipe ALTER (Altérités et territoires) du Laboratoire Architecture Ville Urbanisme Environnement (LAVUE), UMR CNRS, universités Paris 8 et Paris Ouest Nanterre La Défense et les Écoles nationales supérieures d’architecture (ENSA) Paris-Val-de-Seine et Paris La Villette

 

La guerre m’a touchée non seulement en tant qu’universitaire dont le travail a été interrompu, mais aussi en tant qu’enseignante profondément affectée par le destin de ses étudiants, dont les rêves, les voix et les perspectives ont été réduits au silence par la violence du conflit. Diplômée de l’université de ­Khartoum, j’ai obtenu un master en 2010 portant sur les mouvements politiques soudanais entre la période coloniale et la période postcoloniale. J’ai ensuite enseigné dans plusieurs universités soudanaises, l’université de ­Juba (2008-2009), l’université de ­Shendi (2011-2013) et l’université de ­Bahri depuis l’année 2013, où j’ai occupé un poste permanent de maîtresse-assistante en histoire.
J’ai rencontré des obstacles dès mes premières années d’enseignement. Dès le premier mois, j’ai constaté le manque extrême de ressources documentaires dont souffraient les étudiants, une situation aggravée par le contexte de déplacement et de précarité dans lequel fonctionnait l’université. Pour répondre à ce besoin urgent, j’ai proposé à la cheffe de département de lancer un projet en collaboration avec les Archives nationales, visant à former les étudiants à la collecte de données historiques et à constituer, au sein du département, une section de documents sélectionnés pouvant servir de base aux cohortes futures. Ce projet avait pour ambition de renforcer les compétences méthodologiques des étudiants tout en créant un fonds documentaire durable.
Cependant, la proposition n’a reçu aucun soutien institutionnel. La cheffe de département n’a pas ouvert de discussion sur le projet, celui-ci restant sans suite dès son lancement. Cette expérience a été formatrice : elle m’a confrontée très tôt aux limites structurelles qui entravent l’innovation académique dans les contextes fragiles, où l’absence de vision institutionnelle, la surcharge administrative et les priorités politiques peuvent empêcher la mise en œuvre de projets pourtant essentiels au développement de l’enseignement et de la recherche.

Guerre civile au Soudan

Le déclenchement de la guerre, en 2023, a profondément bouleversé mon travail. L’enseignement à distance est devenu extrêmement difficile : la majorité de mes étudiants a cessé de suivre les cours, incapables d’en assumer les coûts ou contraints à la fuite.
Une grande partie d’entre eux, en particulier ceux originaires du ­Darfour, est actuellement réfugiée dans des camps au Tchad ou déplacée dans le nord du ­Soudan. Leur absence représente bien plus qu’un obstacle pédagogique : elle symbolise une rupture tragique dans la continuité éducative du pays. Voir disparaître une génération entière d’étudiants est une expérience profondément douloureuse. Je pense constamment à leur avenir – et à celui du ­Soudan – qui risque de perdre la possibilité d’être reconstruit par une jeunesse formée, capable de contribuer au développement national.
Lorsque je porte un regard sur mon parcours, je vois un chemin marqué par la réévaluation constante et une profonde redéfinition de notions qui, autrefois, me semblaient évidentes : la démocratie, la liberté et même l’idée d’« avenir ». Avec la révolution soudanaise – débutée en décembre 2018 –, ces concepts avaient pris pour moi un sens clair et porteur d’espoir. Aujourd’hui, dans le contexte d’une guerre contre-révolutionnaire et de l’effondrement du pays, ils sont devenus profondément ambigus. Il est difficile de se projeter, tant sur le plan professionnel que personnel, lorsque rien n’est stable, lorsque la continuité elle-même est menacée, et lorsque ceux qui vivent au cœur de la crise sont relégués en dehors du champ d’attention du monde.

PAUSE, une opportunité vitale

J’ai connu le programme PAUSE grâce à ma mentor académique, la professeure ­Barbara ­Casciarri, avec qui j’avais collaboré dans le cadre de projets de recherche en 2019, puis à nouveau en 2022. Lorsque la guerre a éclaté au Soudan, j’étais engagée dans le projet ANR ­THAWRASUR, mais la guerre a rendu impossible la poursuite de mes activités scientifiques dans un pays qui s’effondrait.
Le programme PAUSE a représenté pour moi une opportunité vitale : une chance de survivre à l’atrocité de la guerre et à ses conséquences directes, mais aussi celle de reconstruire mon parcours académique. Grâce à ce dispositif, j’ai pu rejoindre l’université ­Paris 8 et reprendre mon projet de doctorat dans un cadre institutionnel solide, entourée d’un réseau scientifique actif et bienveillant. PAUSE m’a offert une stabilité professionnelle, une visibilité académique et la possibilité de continuer à contribuer à un projet de recherche international malgré l’effondrement des institutions dans mon pays.
Les démarches pour arriver en France ont été particulièrement éprouvantes en raison du contexte de guerre et de déplacement dans lequel je vivais. Au moment où j’ai commencé les procédures, j’ai été déplacée dans un petit village du nord du ­Soudan, où les coupures d’électricité et de connexion internet étaient constantes. Pour pouvoir simplement accéder aux formulaires, envoyer des documents ou communiquer avec l’université ­Paris 8, j’ai dû me déplacer régulièrement vers la ville la plus proche et séjourner chez des proches afin de bénéficier d’un accès minimal aux services essentiels. Malgré cela, grâce à une détermination constante et au soutien de ma professeure, j’ai pu constituer mon dossier et obtenir l’accord du programme PAUSE. La seconde étape, liée aux procédures consulaires, a été plus fluide, à l’exception du visa de ma fille qui nécessitait le consentement de son père resté au Soudan, dans une zone où l’accès à internet était presque impossible. Chaque étape a été un défi, mais cette traversée m’a appris que notre désir de survivre et de reconstruire une vie hors du contexte de crise peut devenir une force qui nous porte au-delà des obstacles.

Un engagement constant

Sur le plan scientifique, mon arrivée en France s’inscrit dans la continuité de mon parcours académique. Aujourd’hui, je suis doctorante en anthropologie à l’université ­Paris 8/­LAVUE, dans le cadre du programme PAUSE. Ma recherche porte sur la transformation des relations de genre au sein de l’institution du mariage au ­Soudan, en lien avec les contraintes patriarcales et les stratégies du mouvement féministe pour les contester.
La guerre a profondément perturbé mon terrain et mes déplacements, notamment un séjour prévu au Royaume-Uni pour consulter des archives et rencontrer des féministes soudanaises. J’ai dû adapter ma méthodologie, reformuler mes questions et développer de nouveaux axes d’analyse pour comprendre comment le conflit reconfigure les dynamiques de genre, les pratiques matrimoniales et les mobilisations féministes.
À ces perturbations académiques se sont ajoutées les difficultés émotionnelles et administratives liées à mon installation en France, un processus particulièrement complexe pour les chercheurs arrivant dans un contexte d’urgence. Malgré les difficultés d’intégration et les défis administratifs, je poursuis activement mes travaux, je participe à des séminaires, à des colloques et je maintiens un engagement constant au sein des réseaux scientifiques et féministes.
Dans ce contexte, il m’est impossible de formuler une vision précise de l’avenir, car celui-ci est devenu indissociable du destin de mon peuple. Mes aspirations personnelles ne peuvent être séparées du besoin urgent de reconnaissance, de justice et de dignité pour les civils soudanais qui continuent de subir la guerre dans l’indifférence générale. Pourtant, malgré cette incertitude, je demeure engagée dans mon rôle de chercheuse soudanaise. Je considère mon travail académique comme une manière de contribuer, même modestement, à la construction d’un avenir plus juste et plus humain. Ma responsabilité est non seulement de produire du savoir, mais aussi de rendre visibles les expériences, les luttes et les espoirs des Soudanais. Cet engagement guide ma recherche, nourrit ma persévérance et m’aide à imaginer un avenir qui, malgré tout, doit rester ouvert.

 

Cet article est tiré du n°446 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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