Quelles recherche et formation pour une société inclusive
L’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation inclusive (INSEI), créé par la loi du 11 février 2005 dite “pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées”, est un établissement intégré en 2023 à Cergy Paris Université (CYU), grand établissement créé en 2020. Comme son nom l’indique, il a pour missions de proposer des formations aux acteurs de l’éducation inclusive, de développer un pôle de ressources de référence – en produisant et diffusant des ressources techniques, scientifiques et pédagogiques – ainsi que d’exercer une activité de recherche. Cette dernière est confiée à une unité de recherche, le Groupe de recherche sur le handicap, l’accessibilité, les pratiques éducatives et scolaires (Grhapes).
Entretiens réalisés par Laurence Rasseneur
Maîtresse de conférences-HDR
Laboratoire interdisciplinaire en études culturelles (LinCS), UMR 7069
Université de Strasbourg
Contribution de l’INSEI à la formation sur le handicap

Entretien avec Zineb Rachedi
Maîtresse de conférences
en sociologie
Directrice des études à l’INSEI
L. R : Quelle est la particularité de l’INSEI ? Quelles sont les formations proposées et à qui s’adressent-elles ?
Z. R : Notre établissement est assez particulier dans le paysage universitaire. Historiquement, nous relevions exclusivement du ministère de l’Éducation nationale sur les thématiques de la grande difficulté scolaire et sociale, à travers le Centre national d’études et de formation pour l’enfance inadaptée (CNEFEI). C’est la loi du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées qui va ajouter la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et la Recherche.
Cette impulsion législative conduit, cette même année 2005, à la création de l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation des jeunes handicapés et les enseignements adaptés (INSHEA), remplacé en 2023 par l’Institut national supérieur de formation et de recherche pour l’éducation inclusive (INSEI).
Au-delà des changements de sigles, notre établissement a été une sorte de caisse de résonance des enjeux qui traversent notre société sur les questions d’éducation, de besoins éducatifs particuliers, de difficultés scolaires, de handicap… D’une approche axée sur des enfants qui seraient inadaptés, nos missions se sont élargies pour tenir compte de la diversité des apprenants et des contextes de vie. Si l’éducation reste notre priorité, celle-ci s’entend de façon large, ce qui permet de ne pas réduire notre activité à la seule dimension scolaire.
Au départ, il s’agissait de former les professionnels de l’éducation nationale, tels que les enseignants du premier et du second degré à travers le certificat d’aptitude aux pratiques éducatives inclusives (Cappéi) et les modules d’initiative nationales (Min), ainsi que les directeurs de section d’enseignement général professionnel adapté (SEGPA). Nous continuons de les former aux côtés d’autres profils. Désormais, à côté de ces formations délivrées par le ministère de l’Éducation nationale, nous proposons une mention de master avec six parcours, une dizaine de diplômes universitaires et un catalogue de formation continue.
L. R : Quelles sont les types de formations proposés et à qui s’adressent elles ?
Z. R : Nous proposons une diversité de formation allant de modules de formation continue de quelques heures à un parcours de master de près de mille heures. Créé en 2012, le master PIHA2 pour Pratiques inclusives, handicap, accessibilité et accompagnement a été conçu pour répondre aux enjeux de professionnalisation des acteurs de l’éducation et de la société inclusive. Dans le but de construire un langage commun interprofessionnel, il est organisé autour d’un tronc commun, pensé pour que les futurs professionnels engagés dans un des parcours de master puissent se construire une culture commune solide autour des pratiques inclusives et permettre ainsi davantage de coopération entre les différents secteurs d’exercice grâce à l’acquisition dès leur formation d’habitudes de « travailler ensemble ».
Le master PIHA2 comprend plusieurs parcours différenciés selon les publics concernés et les thématiques privilégiées :
- le parcours Accessibilité pédagogique et éducation inclusive s’adresse principalement à des personnes souhaitant exercer dans le domaine éducatif en devenant notamment « personnes ressources » dans l’analyse des besoins éducatifs particuliers des enfants et adolescents ;
- le parcours Enseignement et surdité, en partenariat avec la direction générale de la cohésion sociale, s’adresse à des personnes souhaitant exercer dans le domaine de la scolarisation et de la surdité ;
- le parcours Enseignement et déficience visuelle (en partenariat avec la direction générale de la cohésion sociale) s’adresse à des personnes souhaitant exercer dans le domaine de la scolarisation et de la surdité.
Ces trois premiers parcours sont axés sur la pédagogie et les formations que nous dispensons pour le ministère de l’Éducation nationale (le Cappéi et les Min) :
- le parcours Éducation, migration et minorités (Edumim) entend apporter un cadre de réflexion et de connaissance sur les populations migrantes et itinérantes, ainsi que de leurs conditions d’accueil et d’inclusion socio-éducative ;
- le parcours Conseiller en accessibilité répond aux questions liées à l’accessibilité universelle et aux politiques inclusives visant la participation sociale et l’accueil des personnes en situation de handicap ;
- le parcours Direction, coordination et conseil dans l’intervention sociale et médico-sociale vise à former les personnels d’encadrement de l’action sociale, médico-sociale et éducative aux enjeux d’une société plus inclusive.
Nous proposons également une licence professionnelle au métier de codeur et codeuse en Langue française parlée et complétée (LfPC) dont le rôle est de faciliter la compréhension de la langue orale pour les personnes sourdes ou malentendantes. La formation est dispensée en partenariat avec l’Institut national des jeunes sourds de Paris (INJS) et l’Association pour la promotion et le développement de la LfPC (ALPC).
En complément, une dizaine de diplômes universitaires (DU) ont été élaborés et vont d’un contenu très spécialisé (DU Polyhandicap, éducation et apprentissage ; DU Troubles spécifiques du langage et des apprentissages) à des contenus plus généraliste (DU Apprendre à apprendre ; DU Éducation inclusive dans les établissements français à l’étranger).
L’enjeu actuel est de former des professionnels pour qu’ils adoptent une approche environnementale du handicap, ce qui n’exclut pas de maintenir des formations spécifiques centrées sur certains aspects bien définis.
L. R : À quels enjeux sociétaux répondent ces formations ?
Z. R : Nos formations répondent aux enjeux liés à l’accessibilité universelle et aux politiques inclusives visant la participation sociale et l’accueil des personnes en situation de handicap dans la société civile, en conformité avec les engagements pris par la France quand elle a ratifié la Convention internationale des droits des personnes handicapées. L’INSEI a vocation à former des professionnels spécialistes de la formation, de l’accompagnement des personnes à besoins spécifiques et de l’encadrement des dispositifs et des structures éducatives, sociales et médico-sociales.
L’un des objectifs communs à toute notre offre est la formation au partenariat et à la coopération entre l’Éducation nationale, le secteur social et médico-social, les acteurs de l’insertion professionnelle, les institutions culturelles, les collectivités territoriales, et de manière générale tous les acteurs intervenant dans les parcours de vie des personnes à besoins spécifiques.
En dépit d’indéniables avancées, nous devons nous rappeler que des logiques de mises à l’écart continuent de perdurer. L’école doit accueillir tous les enfants et, pour cela, la question de la formation des personnes professionnelles est cruciale. Si nous continuons à être particulièrement sollicités sur les questions de scolarisation (connaissances des publics, modalités d’apprentissages, évaluations, didactique…), les besoins s’élargissent à d’autres domaines (l’enseignement supérieur, l’offre culturelle, sportive, les transformations du secteur médico-social, l’accès et le maintien dans l’emploi…).
L. R : Vous avez construit un pôle ressources, quelles en sont les finalités ?
Z. R : Intimement lié aux recherches et aux formations dispensées au sein de l’institut, notre pôle Ressources a pour mission de collecter, produire et diffuser des ressources scientifiques, pédagogiques et techniques en lien avec l’éducation inclusive et l’accompagnement des personnes en situation de handicap. Il regroupe un centre de documentation, une maison d’édition, une revue scientifique, un médialab, un pôle Langue des signes française (LSF) et surdité ainsi qu’un service de documents adaptés pour les publics déficients visuels.
Ce pôle constitue un centre d’expertise et de référence destiné à l’ensemble des acteurs de l’éducation inclusive (enseignants, formateurs, familles, institutions, lieux culturels). Il assure également une veille sur la recherche, la réglementation et les pratiques innovantes afin de favoriser la diffusion et l’accès à des ressources de qualité.
Contribution du Grhapes à la recherche sur le handicap

Entretien avec Frédéric Reichhart
Professeur des universités en sociologie, Cergy Paris Université
Co-directeur du Grhapes
L. R : Quel sont les objectifs scientifiques du Grhapes ?
F. R : Les activités du Grhapes s’inscrivent dans un projet scientifique construit autour des enjeux de « la société inclusive » avec une entrée via l’école et l’éducation, complétée par des entrées interrogeant l’employabilité et le marché de l’emploi ainsi que les loisirs et la culture. Dans une logique d’adossement formation-recherche, les résultats des travaux nourrissent le contenu des enseignements dispensés dans nos formations à des professionnels de l’intervention sociale et éducative. Les résultats de ces recherchent nourrissent également le pôle de ressources.
L’équipe pluridisciplinaire comprend environ quatre-vingts chercheurs qui consacrent leurs travaux à la société inclusive en analysant les apprentissages et les pratiques inclusives ainsi que les évolutions normatives, les représentations sociales sur le handicap et l’accessibilité au sens universel du terme.
L. R : Pourriez-vous présenter la recherche sur le handicap, son évolution et décrire de quoi elle se compose ?
F. R : Pour ma part, je considère le handicap comme une construction sociale et culturelle qui reflète les préoccupations sociétales ainsi que la place accordée par la société à des personnes différentes. En ce sens, les recherches menées et surtout les thématiques abordées montrent ces préoccupations et leurs évolutions. Un regard historique sur celles-ci rappelle que les premiers travaux de recherches étaient initialement centrés sur des questions relatives à l’école et l’intégration scolaire, aujourd’hui concentrées autour de l’éducation inclusive. C’est donc autour de l’accueil des enfants handicapés à l’école et leur scolarisation que s’est développée la recherche avant de s’orienter vers d’autres problématiques comme l’accès à l’emploi et l’insertion professionnelle.
Avec le temps, les recherches se déplacent vers d’autres questionnements, éclairant les conditions et l’accès aux pratiques sportives, aux loisirs, à la culture ou encore au tourisme ; l’accès à la santé ou à la vie politique avec le droit de vote, par exemple, complètent les thématiques traitées. Aujourd’hui, la recherche s’intéresse à la vie affective, relationnelle et sexuelles (VARS) mais aussi à la reconnaissance et l’émancipation des personnes en situation de handicap avec des concepts comme l’autodétermination ou l’empowerment.
L. R : Comment le handicap se construit-il en tant qu’objet disciplinaire ?
F. R : Cette question très intéressante amène deux autres questions sous-jacentes qui interrogent le handicap en tant qu’objet pluridisciplinaire mais aussi interdisciplinaire : primo, quelles sont les disciplines qui traitent du handicap en tant qu’objet d’étude ? Secundo, est ce que cet objet est traité de manière pluridisciplinaire ?
Concernant la pluridisciplinarité du handicap, il importe de rappeler que la médecine et les sciences médicales ont été pionnières. En référence à un dysfonctionnement organique et fonctionnel du corps, le handicap a mobilisé les disciplines médicales pour comprendre et traiter les différents troubles et leurs conséquences. Mais cette hégémonie disciplinaire de la médecine s’est estompée progressivement au profit d’un éclairage complémentaire amené par des travaux et études en histoire, en psychologie, en sciences de l’éducation, en sociologie, en philosophie, en droit ou encore en géographie. Cette approche pluridisciplinaire contribue à une compréhension fine du handicap mais n’est pas antinomique à une approche interdisciplinaire contribuant à saisir l’objet dans toute sa complexité et sa globalité. À titre d’exemple, les recherches sur la technologie au service du handicap, comme la conception de prothèses, peuvent être complétées par des études plus sociales ou psychologiques sur l’acceptabilité de la technologie et la qualité d’usage de l’utilisateur. Ainsi, si l’éclairage disciplinaire d’un objet d’étude est précieux, il gagne en clarté et précision s’il bénéficie d’un regard croisé interdisciplinaire.
Cette démarche pluridisciplinaire et interdisciplinaire est au centre des travaux de recherche du Grhapes. Elle provient du fait que l’INSEI n’est pas une université disciplinaire, c’est-à-dire structurée autour d’une discipline mais qu’il se structure autour de thématiques combinant le handicap, l’inclusion, l’accessibilité et l’éducation inclusive. Les membres du Grhapes proviennent de plusieurs disciplines (sociologie, sciences de l’éducation, psychologie, philosophie, sciences politiques, sciences juridiques) et participent à l’éclairage d’un même objet de recherche à travers le croisement de ces différents regards disciplinaires. Dans ce contexte, nombreux sont les projets de recherche, les codirections de thèse et les publications qui se déroulent dans une approche interdisciplinaire.
L. R : Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?
F. R : Un des projets dans lequel je suis investi est le projet FALC en scène, menée par l’association Zigzag avec un établissement et service d’accompagnement par le travail (ESAT). Il consiste à rendre le théâtre accessible à un public mal comprenant, c’est-à-dire des personnes handicapées mentales mais également toute personne éloignée de la lecture et de l’écriture, les personnes allophones ou ayant des troubles cognitifs, comme peuvent avoir les personnes âgées par exemple. Très concrètement, il s’agit d’adapter la pièce Cyrano de Bergerac en « facile à lire et à comprendre » ou FALC.
Pour rappel, le FALC est un ensemble de règles à suivre pour rendre un texte compréhensible et donc accessible. Pour cela, un groupe de transcripteurs est en charge de la réécriture en FALC du texte de la pièce. Le nouveau texte « FALCé » est donné à des comédiens pour être joué. Et la mise en scène, le jeu des comédiens, les lumières, le son, les costumes sont également adaptés. Toutes ces étapes sont évaluées afin d’identifier les points de vigilance et sensibiliser les professionnels du théâtre à ces adaptations. À noter que ce travail de recherche appliquée est soutenu financièrement par la Fédération internationale de recherche appliquée sur le handicap (FIRAH) et la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA).
Les formations de l’INSEI sont adossées à une équipe de recherche qui permet d’articuler la nécessité de proposer des contenus pédagogiques et didactiques pointus (la LSF, le braille…) et une approche plus générale (conception universelle des apprentissages…).
L’orientation pluri et interdisciplinaire des activités de recherche des membres du Grhapes est une approche innovante et originale de la recherche sur le handicap et vise en permanence à remettre la personne handicapée au centre de son questionnement.
Cet article est tiré du n°443 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.




