Les Jeux paralympiques, miroir de la société ?

SNCS-FSU26 janvier 2026
Article de la VRS n°443 : Les Jeux paralympiques, miroir de la société ?

Au-delà des médailles, que faut-il voir dans les Jeux paralympiques ? Un regroupement de personnes déficientes ? Une « foire aux monstres » (freak show) ? Une manifestation sportive ? Un spectacle sportif d’un nouveau genre ? La médiatisation des athlètes paralympiques lors des jeux de Paris 2024 pose question.

Aggée Célestin Lomo Myazhiom
Maître de conférences
HDR en sociologie
Membre du Laboratoire interdisciplinaire en études culturelles (LinCS) – UMR 7069 Global Associate Tokyo University of Foreign Studies, Japon

 

Les Jeux paralympiques organisés à Londres en 2012 ont permis la visibilisation des athlètes paralympiques car la couverture et l’engouement médiatique ont été sans précédent. Partant du fait que « les médias jouent un rôle fondamental dans la production et la reproduction des représentations sociales, ainsi que dans le renforcement des normes et des attitudes en cours dans nos sociétés », l’analyse du traitement médiatique des Jeux permet de mesurer la place qui est accordée aux personnes handicapées dans la société.

À travers l’évolution des Jeux paralympiques, depuis leur création à Rome en 1960 jusqu’à ceux de Paris en 2024, on peut voir des éléments à la fois de permanence et de transformation de la mise en scène des corps différents et leur impact sur les représentations collectives des personnes en situation de handicap au sein des sociétés contemporaines. Les athlètes en situation de handicap, au-delà de la monstration de leurs performances sportives, restent coincés dans un espace liminal.

LE PARADOXE DE L’ASSIGNATION AU CORPS : SPORTIF OU HANDICAPÉ

Deux « figures » interpénétrées apparaissent, combinant toutes deux, de manières différentes, le handicap et la pratique sportive. Une première figure se dévoile lors des premiers Jeux. Elle se construit autour d’une personne handicapée qui pratique du sport dans une logique ou dans une perspective à la fois médicale et intégrative : la personne handicapée fait l’objet d’une présentation biographique dramatique, marquée par le malheur, l’exclusion et la stigmatisation. La situation de handicap implique en quelque sorte une mort sociale ; la pratique sportive permet une résurrection du sujet.

Les commentateurs s’appuient sur une dramatisation de la biographie de la personne déficiente, mettant en exergue des valeurs de courage et de dépassement de soi métabolisé dans la pratique sportive. Le récit relatant le malheur et le drame de la situation des participants aboutit à une réussite sociale, sportive et professionnelle, synonyme d’intégration. Il s’agit « d’hommes qui se sont surpassés » et « qui nous donnent des leçons de courage ». On dira : c’est un « surhomme ». La pratique sportive occupe une place importante dans la narration : elle est présentée comme un traitement médical, incarnant un instrument de rééducation et un outil d’intégration sociale.

La deuxième figure, empreinte d’héroïsation, montre que le sport incarne une « vitalité », qui permet de quitter la mort sociale du handicap : c’est l’« instrument principal de la résurrection », c’est-à-dire qu’il permet de revenir à la vie. Ici, la personne porteuse de déficience mobilise courage, dépassement de soi dans la pratique sportive, non pas comme une résilience afin de surmonter son handicap, mais plutôt pour réaliser une performance sportive. La finalité qui anime l’investissement de la personne dans la pratique sportive s’oriente vers la maîtrise technique, le développement du potentiel physique, par un entraînement afin d’obtenir des résultats sportifs.

Si les Jeux servent de vitrine, de mise en scène du corps handicapé et de visibilisation (avec une forte prévalence de la « fonction sociale du champion »), ils sont progressivement traversés par l’idée de faire de ces corps « différents », des corps « plus que performants », des héros mythiques.

Dans les années 2000 (qui correspondent également à la montée en puissance dans le cadre du traitement social du handicap de la reconnaissance réelle des droits des personnes en situation de handicap à l’échelle internationale), la réappropriation des corps et de leurs identités par les personnes en situation de handicap – proportionnellement aux exploits réalisés –, cède le pas à la véritable compétition sportive. Au début des années 2000, les membres de l’équipe australienne, nommés steelers (les hommes d’acier), sont des bad boys, très casse-cou et téméraires. Cette description va bien plus loin que la simple virilisation de l’athlète : certes « handicapé », mais surtout intrépide, hardi et héroïque.

Désormais, il s’agit de normaliser les athlètes en situation de handicap. L’apparition des sponsors tend à une forme de « normalisation » du sportif « handicapé » : on passe du « charity business » au « sport business ». Le sportif « handicapé » devient une marque comme les autres, il est considéré comme un sportif à « part entière » et non pas seulement comme le « sportif ayant un handicap ». On a pu voir un début de normalisation de ces athlètes dans le rituel de célébration conjoint des héros olympiques et paralympiques avec la remise des légions d’honneur le 14 septembre 2024 par le président de la République ­Emmanuel ­Macron : les deux mondes se rejoignaient, sur la même scène, dans le même esprit républicain et de fête.

Des autoreprésentations, fruit du rapport au corps performant et du regard de la société ?

Dans un entretien intitulé « Le rebond d’une vie », réalisé en 2025 après les Jeux de Paris, la volleyeuse assise ­Séverine ­Baillot, ancienne compétitrice d’équitation amputée à l’âge de 43 ans, évoque l’aspect de résilience qu’apportent les pratiques physiques et sportives qu’elle effectue à haute intensité (vélo, course à pied, volleyball, etc.). Elle explique que pour elle et ses co-équipières, comme pour toutes les sportives, il s’agissait, en participant aux Jeux, de montrer qu’elles étaient « des guerrières » et qu’elles ne reculeraient devant rien et se battraient jusqu’au bout. Elle estime que l’accident a été un facteur de transformation positive radicale de son existence : « malgré toutes ces épreuves – ou grâce à ces épreuves, je dirais plutôt, parce que la vie n’est pas toujours simple ; elle nous envoie des petits défis parfois. Mais la vie, c’est une opportunité et il ne faut pas la laisser partir. Et en fait, c’est la vie qui a fait que j’ai rencontré de bonnes personnes, les personnes au bon moment. Après, j’ai peut-être aussi déclenché certaines choses. Je me suis permis d’envoyer des messages à des gens, ce que jamais je n’aurais osé faire. C’est vrai que je ne me suis mise aucun interdit et puis je me suis engouffrée dans tout ce qu’il m’était possible de faire, sans me poser de questions, et de vivre à fond. En fait, l’accident a dévoilé le vrai moi. Peut-être, je me dis que c’est ça en fait. Le vrai moi, c’est maintenant en fait. Et les 43 années avant, j’étais un peu endormie ».

En début d’entretien, elle indique : « Personne ne m’a poussée à faire du sport. On a tendance plutôt à me dire : “il faudrait peut-être que tu ralentisses un peu”. Et comme on a besoin de respirer pour vivre, moi, j’ai besoin du sport. C’est ma bouée de sauvetage. C’est ce qui me permet d’avancer. C’est ce qui me permet peut-être parfois d’oublier mon handicap ou ce qui me manque ; je me dis que maintenant j’ai peut-être même quelque chose en plus. (…). Je ne serais pas amputée, je n’aurais jamais eu la vie que j’ai maintenant. Je ne vivrais pas tout ce que je vis maintenant parce que je me mettais trop de barrières avant ».

Autre exemple, les joueurs de cécifoot (médaillés d’or aux Jeux de Paris) rappellent à ­Teddy ­Rinner, qui trouve incroyable ce qu’ils font (tels des super-héros des fictions américaines), à travers une antienne de l’inconscient collectif, enfouie dans les mentalités de dépassement de la condition de leur corps, qu’ils ne sont que des sportifs qui réalisent une compétition, après des entraînements, dans un cadre de haut niveau où ils « se donnent à fond » pour la victoire… Loin d’une simple vision validiste du monde…

L’athlète Sofyane Mehiaoui, de l’équipe de France de basket fauteuil, « a étrillé », souligne la journaliste Sabrina Champenois, « la star française du judo pour un soutien qu’il estime excessif et une formulation qui minore les performances des sportifs en situation de handicap  ». Dans un post instagram, ­Sofyane­ Mehiaoui s’adresse à ­Teddy ­Rinner (multiple champion de judo et icône sportive française) : « Faut vraiment que t’arrêtes de parler de nous de cette manière, tu ne nous aides pas, on est des personnes en situation de handicap et nous souhaitons être considérés comme des personnes normales. Quand on nous surexpose, ce n’est pas bien. On n’est pas des super-héros, on est des athlètes. Donc venez nous voir parce qu’on va faire des performances, on va faire des exploits sportifs, c’est pour tout ça qu’il faut venir nous voir ».

Parcours des athlètes en fauteuil roulant (hommes) avant la photo - départ de la course lors de l'épreuve d'athlétisme des Jeux paralympiques de Paris 2024 au Stade de France à Paris, France, le 5 septembre 2024.

POUR NE PAS CONCLURE…

Finalement, les Jeux paralympiques montrent que les déficiences appellent la surévaluation symbolique… Le « handicap » est le seuil symbolique qui donne le sel à l’exploit revendiqué. Pour les observateurs, l’exploit véritable est le défi, sinon le combat mené contre le handicap ou la pathologie chronique. Il faudrait sortir de cette vision pour laisser place à l’altérité véritable, revenir à la dimension ontologique du vivant et de la singularité de fonctionnement des personnes considérées comme différentes.

En s’appesantissant sur les capacités des personnes (leur singularité), et en sortant d’une approche défectologique de la maladie ou du handicap il s’agit, par les pratiques dites motrices, de participer à la construction de l’identité des individus et de contribuer à la prise de conscience et/ou la réappropriation de leur corps. Ce qui participe à la construction d’une « image heureuse du corps et de soi ». Par la visibilité qu’ils apportent, les Jeux paralympiques servent de vitrine de mise en scène du corps handicapé avec une forte prévalence de la « fonction sociale du champion » par le biais de la performance et du processus d’héroïsation.

Avec les avancées scientifiques et technologiques autour de l’homme augmenté s’ouvre une nouvelle ère du bio-humain. La création d’êtres hybrides, porteurs de prothèses performantes, transforme le regard sur les pratiques sportives, qu’elles soient amateures ou de compétition. Les compétitions sportives, par leur acte de monstration, peuvent constituer cet espace de réduction de « l’écart à la norme ». Et comme l’écrivait ­Karine ­Stephan « l’insertion sociale de personnes handicapées est un problème de choix de société avant d’être un problème financier ou technique ».

Par ailleurs, il conviendrait mieux de parler de véritable socialisation que d’intégration ou d’inclusion des personnes handicapées si on tient compte de l’altérité et de la liminalité. Car, au-delà et après la mise en lumière durant les Jeux subsistent des zones d’ombre : la place des femmes dans les pratiques, le faible nombre de sports inclusifs ou spécifiques pour les personnes déficientes, le peu d’héritage des Jeux en matière d’accessibilité globale, la disparition des sportifs et des sportives de l’espace social ou des écrans de télévision… jusqu’aux prochains Jeux.

Cet article est tiré du n°443 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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