Le validisme dans l’enseignement supérieur et la recherche

SNCS-FSU26 janvier 2026
Article de la VRS n°443 : Le validisme dans l’enseignement supérieur et la recherche

Dans l’enseignement supérieur et la recherche, les personnes handicapées restent largement invisibilisées et confrontées à des discriminations systémiques. Le validisme, qui érige la norme « valide » en idéal social, traverse les politiques publiques comme les pratiques professionnelles. Derrière le discours de l’inclusion, est mis en lumière un système qui naturalise les inégalités, dépolitise les expériences et maintient l’exclusion au cœur même des institutions censées produire la pensée critique.

Cécile Morin
Doctorante en histoire contemporaine, militante antivalidiste
Marion Ink
Sociologue à l’INSERM, Centre d’études des mouvements sociaux

 

Le validisme – parfois traduit par capacitisme – est un concept issu des Disability Critical Studies, champ de recherche né dans les universités anglo-saxonnes dans les années 1980. En France, il a été introduit en 2004 par le militant handicapé Zig ­Blanquer. Le validisme consiste à juger les personnes handicapées en fonction d’une norme qui érige le fait d’être « valide » en idéal universel. À l’aune de cette norme, les personnes handicapées sont perçues comme des individus incomplets, diminués et ontologiquement inférieurs.

Ce mécanisme naturalise une hiérarchie entre personnes valides et handicapées, en s’appuyant sur un argument biomédical. Des activistes handicapé-es ont pourtant depuis longtemps « dénaturalisé » cette hiérarchie. « En 1976, l’Union of the Physically Impaired Against Segregation (UPIAS) définit ainsi les termes de déficience (impairment) et de handicap (disability) : alors que la déficience renvoie au fait “d’avoir un membre manquant ou dysfonctionnel, un organe ou un mécanisme défectueux”, le handicap est défini comme “le désavantage ou la restriction d’activité causés par une organisation sociale contemporaine qui ne prend pas ou peu en considération les personnes ayant des déficiences physiques, et qui dès lors les exclut de la participation aux activités sociales ordinaires (UPIAS, 1976, p. 14)”. »

Le combat anti-validiste est donc une lutte d’émancipation, comparable aux luttes féministes ou antiracistes : il s’agit de refuser les arguments biologiques comme justification des inégalités et du traitement différencié des existences.
On pourrait s’attendre à ce que l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), lieu de réflexion critique sur les mécanismes sociaux, soit exemplaire en la matière. Or, comme le montrent les articles de ­Célia ­Bouchet et de Maud ­Leriche et ­Laurence ­Rasseneur dans ce dossier, la réalité est tout autre. Pourquoi les personnes handicapées accèdent-elles si difficilement à l’ESR ? Pourquoi rencontrent-elles tant d’obstacles à y travailler et à s’y maintenir dans des conditions acceptables ?

En croisant les résultats des travaux de ­Marion Ink, menés auprès de chercheurs et chercheuses en situation de handicap, et les analyses sur le validisme de ­Cécile ­Morin, différentes facettes de ce mécanisme sont ici démontrées.

LA FIGURE DU MISÉRABLE

Les témoignages sont nombreux. Un médecin du travail qui déclare à un jeune chercheur, alors qu’il mène depuis plus de cinq ans un travail d’observation [un terrain] à l’étranger : « Il suffit de vous voir pour savoir que vous ne pouvez pas faire ce terrain ». Un agent administratif qui explique que les concours handicap ne peuvent pas être évalués par les pairs, « parce que les candidats souffrent déjà bien assez de leur handicap ». Ou encore un enseignant-chercheur qui confie lors des enquêtes de Marion Ink : « J’ai été refusé à toutes les étapes de ma scolarité et de mes études supérieures en première instance parce que mon handicap était, pour eux [les différents interlocuteurs], “trop lourd”. En insistant, j’ai intégré toutes ces étapes et les ai franchies haut la main. Maintenant c’est une promotion que je demande et qui m’est encore refusée. J’ai perdu un temps monstrueux à faire ces démarches médicales et administratives pour prouver que j’étais capable et maintenant, on me dit que je suis trop âgé pour la promotion ».

Dans ces exemples, les personnes handicapées ne sont pas évaluées sur leurs compétences, mais sur une perception validiste de leur supposée fragilité. Le validisme est d’autant plus efficace qu’il imprègne la plupart des discours publics et représentations sociales. Il fait passer des verdicts sociaux pour des verdicts biologiques : si les personnes handicapées sont pauvres ou peu diplômées, cela est perçu comme la conséquence « naturelle » du handicap, et non comme le produit d’une domination systémique qui a multiplié les barrières juridiques, matérielles et sociales aboutissant à cette situation.

UNE DÉFAILLANCE À RÉPARER

Considérer qu’une personne handicapée est forcément malheureuse revient à supposer qu’elle n’aspire qu’à être « réparée » ou « soignée » parce qu’elle souffre d’une « déficience ». Cette représentation est à l’origine du modèle médical du handicap qui a façonné les politiques publiques jusqu’à aujourd’hui, en réduisant les personnes handicapées à de simples objets de soin à guérir pour qu’elles se conforment à la norme valide.

C’est ainsi que des générations d’enfants avec des handicaps moteurs ont été dirigées vers des centres de rééducation fonctionnelle, où ils passaient leurs journées à subir des exercices douloureux pour apprendre à se tenir debout et marcher, sans que rien ne soit fait pour l’accessibilité des lieux aux fauteuils roulants. De la même manière, ce modèle a justifié l’oralisation forcée de générations de personnes sourdes, alors que la langue des signes française était bannie de l’enseignement jusqu’en 1975.

Aujourd’hui encore, cette approche médicale légitime l’exploitation des travailleur-euses handicapé-es dans les Établissements et services d’accompagnement par le travail (ESAT), que le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU (CRPD) considère comme des « environnements de travail ségrégués » violant la Convention internationale des droits des personnes handicapées (CIDPH) que la France a ratifiée. En effet, les ouvrières et ouvriers handicapé-es des ­ESAT ne bénéficient pas du statut de salarié mais sont considéré-es comme des « usagers du médico-social ». Leur travail est assimilé à un soin et non à une activité donnant droit à un salaire. En conséquence, ils et elles ne relèvent pas du code du travail mais du code de la famille et de l’action sociale. Cela implique qu’ils et elles ne peuvent pas se défendre aux prud’hommes et ne bénéficient pas du SMIC. Ce qui apparaîtrait, pour n’importe quelle autre catégorie de travailleur-euses, comme une exploitation et une privation manifeste de droits, est présenté – parce qu’il s’agit de personnes handicapées – comme relevant de l’action sociale.

LA FIGURE DE L’INSPIRATION ET DU COURAGE

L’autre pan du validisme, d’apparence plus positive, n’est pas moins dévalorisant. Il consiste à présenter les personnes handicapées comme des exemples de courage, de ténacité, des sources d’inspiration pour les personnes valides parce qu’elles parviendraient à « surmonter leur handicap ». Ce versant du validisme participe tout autant de la naturalisation des personnes handicapées et ainsi dépolitise la question.

Et ce registre est pernicieux parce qu’il est souvent la seule manière dont les personnes handicapées sont valorisées publiquement. Cela conduit à une injonction à la performance, au courage, à l’autodérision – autant de postures intériorisées. Ensuite, il donne à croire que les réussites (et donc les échecs) de chacun-e ne relèvent que d’une volonté propre. Alors même que les sciences sociales ont profondément déconstruit le fonctionnement de la méritocratie et ont montré que la réussite – professionnelle, notamment – est toujours plus accessible aux hommes cis genre, valides, blancs, issus des classes supérieures, dans les faits persiste le « quand on veut, on peut ». Pour ne prendre l’exemple que de la question du genre : dans les enquêtes de ­Marion Ink auprès des scientifiques en situation de handicap, on constate que si la parité hommes/femmes existe dans son panel lorsqu’il s’agit des non-titulaires, il ne reste que très peu de femmes lorsqu’on réduit le panel aux titulaires, quand elles ne sont plus que quelques-unes au grade de directrice de recherche (avec la particularité, souvent, d’avoir acquis un handicap en fin de carrière).

Ce faisant, ce registre permet d’individualiser le problème et de déresponsabiliser l’ensemble des institutions pour rendre accessible la scolarité, les études supérieures, les activités de loisirs, sportives ou professionnelles. En effet, si quelques personnes handicapées parviennent à atteindre le haut niveau sportif ou le haut niveau académique, alors pourquoi remettre en question le système ?

NE PAS FAIRE DE VAGUES ET DÉPOLITISER LES EXPÉRIENCES

Les personnes handicapées dans l’ESR intériorisent souvent l’idée qu’il ne faut « pas abuser ». Une doctorante raconte : « La médecine du travail m’a fait comprendre que j’en demandais beaucoup ». Une autre n’a pas osé demander d’auxiliaire de travail, de peur de perdre son poste. Quand un directeur de laboratoire confie à une personne candidate au concours fléché handicap « Au labo, nous on préfèrerait que ce soit toi plutôt que l’autre candidat, il faut dire que son aménagement serait vraiment lourd à mettre en place, alors que pour toi, ton handicap est moins lourd quoi », on peut saisir trois points : premièrement, que le collègue valide présuppose de la « lourdeur » ou de la « légèreté » du handicap de chaque personne ; deuxièmement, que le candidat n’est pas évalué en fonction de ses compétences scientifiques mais en fonction de la « lourdeur supposée du handicap » et, troisièmement, que la leçon à retenir pour les personnes qui candidatent s’apparente à celle-ci : « mieux vaut éviter de faire des vagues et ne pas “en demander trop” ».

Et, à force de dire aux scientifiques handicapé-es qu’ils et elles devraient « se sentir chanceux-ses » d’avoir accéder à un poste « inespéré » et de ne « pas abuser avec les demandes d’aménagements de poste », de nombreuses personnes se résignent et ne demandent ni aménagement, ni promotion, ni prime.

QUAND LES VALIDES PARLENT À LA PLACE DES PERSONNES CONCERNÉES

­Marion Ink raconte : « Lors d’une conférence sur le handicap visuel, j’étais la seule personne mal ou non-voyante à intervenir. Les autres intervenant-es ont tous utilisé des PowerPoint ou des supports inaccessibles aux personnes déficientes visuelles qui assistaient pourtant nombreuses à la conférence. »

Cette expérience illustre une tendance lourde : les discours sur le handicap sont produits par des valides, pour des valides. Même les recherches menées dans l’ESR sur le sujet sont souvent inaccessibles aux personnes concernées.

Un autre exemple : en 2019, alors que le Sénat s’attaque à l’écriture inclusive, certains mobilisent l’argument du handicap visuel ou des troubles dys pour la rejeter. Le Réseau d’études handi-féministes réagit en dénonçant cette récupération : un tel argument homogénéise abusivement les points de vue et invisibilise la pluralité des expériences.

EN FINIR AVEC LE VALIDISME

Les politiques publiques du handicap en France, largement inspirées du modèle médical, orientent encore une partie des enfants vers l’institutionnalisation. Et celles et ceux qui accèdent à l’école ordinaire sont confronté-es à de multiples obstacles pour suivre une scolarité dans des conditions acceptables, ce qui réduit les possibilités de faire des études supérieures. En 2022, les étudiants et étudiantes handicapé-es représentaient à peine 2 % des effectifs. Dans un contexte déjà ultra-compétitif, cela réduit drastiquement leurs chances d’accéder à un doctorat et plus encore à des postes dans l’ESR.

Alors que très peu de personnes handicapées accèdent aux fonctions de chercheur-euses, l’ESR produit une abondante littérature sur le handicap. Mais celle-ci tend encore à marginaliser les perspectives critiques issues de l’expérience des personnes handicapées au profit d’une expertise destinée aux professionnel-les du médico-social. Cela explique que la notion de « validisme » ait été diffusée tardivement dans le champ académique francophone, en partie portée par les mobilisations militantes et leur circulation vers le monde universitaire. Ce décalage révèle des enjeux de production et de légitimation des savoirs et pose la question de l’économie de la recherche sur le handicap. Les grandes associations gestionnaires d’établissements sont en effet partie prenante de la recherche via des revues spécialisées et des fondations qui financent des travaux sur le handicap. L’on peut se demander dans quelle mesure celles-ci n’ont pas contribué à faire méconnaître l’état des rapports de pouvoir et à invisibiliser la conflictualité dans le champ du handicap.

Cette méconnaissance des outils critiques, comme le validisme, engendre la perpétuation de procédures, de comportements et de propos discriminatoires. En 2025, le Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique (FIPHFP) demandait dans un sondage envoyé à l’ensemble des personnels des organismes scientifiques publics : « Accepteriez-vous une personne en situation de handicap dans votre équipe ? ». Pourrions-nous aujourd’hui envisager qu’une institution française pose la question : « Accepteriez vous une femme ou une personne noire dans votre équipe ? » sans soulever une vague d’indignation ? Dans la même veine, le CNRS indique dans ces procédures de recrutement des chercheurs (H/F) en situation de handicap « la liste des laboratoires identifiés par les instituts du CNRS susceptibles d’accueillir un chercheur ou une chercheuse en situation de handicap ». Par ce procédé, le CNRS semble admettre que tous les autres laboratoires « ne sont pas susceptibles d’accueillir une personne handicapée » et, de ce fait, vient révéler le caractère discriminatoire de sa propre institution.

Pour aller plus loin

Image de couverture de l'ouvrage "Ableism in Academia"L’ouvrage Ableism in Academia propose une analyse interdisciplinaire du validisme en croisant recherches et récits personnels. Il mobilise des approches variées (féminisme, poststructuralisme, crip theory, études du handicap, justice sociale, incarnation) pour questionner la norme académique et donner voix aux universitaires marginalisé-es. Situé dans le contexte du néolibéralisme universitaire, il interroge l’identité, les représentations du handicap et montre que le validisme dépasse la seule question du handicap.

À partir de leur propre expérience d’universitaires avec une déficience visuelle, Florencia Herrera Oesterheld et Luis Vera Fuente-Alba analysent le validisme dans les universités chiliennes** et montrent trois aspects centraux : la charge supplémentaire liée aux obstacles institutionnels et sociaux, la difficulté de rendre visible son handicap dans un contexte de stigmatisation et les stratégies de résistance déployées face aux discriminations. Leur conclusion : il est nécessaire de transformer en profondeur la culture et les politiques universitaires pour construire un milieu réellement inclusif.

 

Image de couverture de l'ouvrage "En finir avec les idées fausses sur le handicap"Ce livre souhaite cerner les complexités et l’engagement nécessaires pour atteindre une accessibilité réelle et une inclusion des personnes handicapées. Il met l’accent sur la distinction aujourd’hui faite entre une personne dite « valide » qui se considère comme étant la norme et une personne handicapée, pour démontrer que cette différenciation constitue pour l’ « invalide » une prison aussi invisible qu’éprouvante.

 

Cet article est tiré du n°443 de notre revue La Vie de la Recherche Scientifique (VRS). Retrouvez l’ensemble des numéros dans notre rubrique VRS.



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