IV- Le doctorat : « Un diplôme culturellement déconsidéré »

vendredi 7 mars 2014
par  Administrateur

par Henri Audier

C’est ainsi que dans son remarquable rapport, le député socialiste Emeric Bréhier considère le doctorat. Dans cette quatrième partie, nous nous en tiendrons pour l’essentiel à ce rapport et à ses propositions. Même si l’auteur a des réticences sur certaines d’entre elles, nous devons être attentifs aux dires d’un élu qui manifeste sa sympathie et son soutien au doctorants et à l’ES-R. En effet, ses propositions s’inscrivent dans un constat grave : « Par rapport à cet environnement mondial à forte croissance, la France devrait connaître, à moyen terme, une baisse du nombre des doctorats délivrés. C’est en tout cas l’analyse de la sous-direction des études statistiques du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, qui a estimé, en 2012, que si les effectifs de l’enseignement supérieur pourraient augmenter de 8,7 % entre 2012 et 2021, ceux en doctorat diminueraient de 2,1 %. »

1- « La France ne valorise pas ce diplôme »

« Alors que nos partenaires placent le doctorat ou le PhD au sommet de l’échelle des qualifications et peuvent l’exiger pour occuper les postes les plus élevés des grandes administrations et entreprises, la France se singularise par le fait qu’elle ne valorise pas ce diplôme. (…) Qualitativement, ce grade universitaire, qui couronne un troisième cycle d’études supérieures, défini comme une « formation à la recherche et par la recherche », ne constitue pas, en particulier par rapport aux diplômes de management ou d’ingénieur, un passeport efficace vers l’emploi pérenne. »

Pour le rapport, il ne faut « plus considérer le statut d’enseignant-chercheur comme le débouché exclusif et naturel du doctorat ». C’est pourquoi un des axes du rapport est « l’enjeu de la professionnalisation des doctorants ». La première proposition est de « Transformer l’essai des écoles doctorales » en renforçant leur rôle. « Les écoles doctorales devraient disposer d’indicateurs de suivi, ceux-ci étant trop souvent négligés. Parallèlement, ces entités devraient mettre en place des formations complémentaires cohérentes avec les possibilités de carrière des docteurs, que celles-ci soient académiques ou non. L’employabilité des docteurs pourrait ainsi être accrue ».

En ce qui concerne l’encadrement des doctorants, celui-ci devrait être amélioré. Des « bonnes pratiques » existent en la matière et gagneraient à être généralisées. D’une manière amusante, le rapport prend pour modèle une école doctorale prônant une durée de principe de la thèse limitée à trois ans, ce qui est très bien, mais aussi un « nombre maximal de doctorants par directeur de thèse limité à huit (contre quinze pour l’université à laquelle est rattachée l’école) ». Ayant dirigé une trentaine de thèses au cours de sa carrière, l’auteur de cet article n’a jamais voulu en diriger plus de deux à la fois.

La deuxième proposition est de rendre plus visibles les compétences générales des docteurs en « normant » davantage le doctorat. Ce travail devrait être effectué au niveau de chaque université, à charge pour elle de définir et de donner une large publicité aux caractéristiques de tel ou tel doctorat. (…) La qualité de la thèse devrait être garantie, ce qui implique de garantir celle des sujets et des jurys de thèse et d’accroître la sélectivité à l’entrée du parcours doctoral ».

2- Un « contenu pas clair » pour les entreprises

Côté des entreprises, le rapport commence par une bonne nouvelle : « 20 % des membres des comités exécutifs des grandes entreprises françaises sont docteurs, contre 10 % aux Etats-Unis. (…) Il n’en reste pas moins que le doctorat est la victime collatérale du « dualisme » de notre système d’enseignement supérieur, qui fait coexister des universités et des grandes écoles, celles-ci détenant un prestige et une influence incomparables. (…) « Même lorsqu’il s’agit de recrutements pour la fonction recherche, les entreprises privilégient les profils d’ingénieurs par rapport aux titulaires de doctorat » (12 % des chercheurs).

Des auditions faites par Emeris Bréhier il ressort que « Selon le délégué général de la Conférence des grandes écoles, M. Pierre Aliphat, ce tropisme [des entreprises] à l’égard des grandes écoles conduit certains milieux économiques à considérer la préparation d’une thèse comme une absence de prise de risque de la part de l’étudiant, ce qu’ils perçoivent d’un mauvais œil. Et comme, de plus, les directeurs de ressources humaines recrutent plutôt des diplômés au cursus proche du leur, ce sont ceux des écoles de management ou d’ingénieurs qui l’emportent, haut la main, dans les processus de recrutement. (…) Pour reprendre l’analyse du directeur général délégué à la science du CNRS, M. Joël Bertrand, alors que ce diplôme est un label aux États-Unis et en Allemagne, en France, son titulaire est souvent regardé comme un étudiant marqué par son sujet. Intéressante aussi l’audition du PDG Pébereau qui considère que « Nous avons donc, d’un côté, un diplôme qui n’a pas de contenu clair pour les entreprises et de l’autre, avec les diplômes d’ingénieurs et de management, des produits finis qui rassurent. »

Toutefois, « les perspectives de recrutement par le secteur privé ne devraient pas se tarir, notamment en raison de la présence croissante de fonctions « tranverses » dans les offres d’emploi et l’émergence de métiers avec une dominante « conseil, expertise, étude », « production, ingénierie » ou « veille technologique, brevet ». Ces métiers « sont présents depuis longtemps dans les entreprises, mais ces dernières formalisent mieux leurs besoins et les compétences attendues chez les candidats ». De plus (…), les métiers d’ingénierie informatique, d’études et de recherche et de cadre technique de l’industrie devraient « bénéficier de nombreuses créations d’emploi, portées par le développement des nouvelles technologiques (technologie de l’information et de la communication, nanotechnologies…), des efforts en matière de recherche-développement et de la bonne tenue de secteurs à fort contenu technologique comme la pharmacie [???] ou la construction aéronautique. Sur les dix prochaines années, ces trois familles professionnelles pourraient offrir au total un taux de création nette proche de 2 % par an ».

Nous ne citerons que brièvement les remèdes proposés (se rapporter au rapport pour leur discussion).
- « Maintenir l’avantage fiscal lié au recrutement d’un docteur » au travers du CIR. Bien sûr, mais à condition qu’on s’assure de la véracité du nombre de chercheurs docteurs déclarés par les entreprises.
- « Entrer dans la négociation de conventions collectives reconnaissant le doctorat », comme le prévoit la nouvelle loi sur l’ES-R. Le rapport fait état et explique les réticences du Medev, mais considère que « notre pays ne sera jamais en mesure d’orienter correctement ses flux des doctorants tant que le secteur privé n’aura pas envoyé, à leur égard, les signaux d’une reconnaissance pleine et entière du doctorat. Les partenaires sociaux devraient donc se mettre en ordre de marche, à une double condition toutefois : que l’État joue un rôle moteur en matière de reconnaissance du doctorat en réformant rapidement ses procédures de recrutement et que les universités, en lien avec ce dernier, définissent clairement les compétences acquises lors de la préparation d’un doctorat. »
- « Faire du doctorat un investissement rentable pour les employeurs et les salariés ». Le rapport propose que les doctorants financés puissent « effectuer une ou des missions en entreprise (ou dans une collectivité territoriale) afin que les entreprises découvrent « les compétences que présente ce diplôme. » Il propose de « un dispositif de pré-recrutement en entreprise dès la deuxième année de master pour sécuriser au plus tôt le parcours du futur doctorant. (…) » Est-ce une façon de rendre plus contraignantes ou de stabiliser davantage les bourses Cifre ? Il propose aussi de créer, au sein des universités, de chaires industrielles, proposition pour laquelle nous exprimons les plus vives réserves.

3- Le doctorat pour rénover la haute fonction publique

« Pour se rénover, la haute fonction publique, dont de nombreux rapports ont déploré le formatage, tant sociologique qu’intellectuel, devra renouveler ses compétences et diversifier son recrutement, deux domaines où les docteurs disposent de solides atouts » (capacité permanente d’apprentissage et d’adaptabilité, formation est « à la fois très féminisée et sociologiquement très diversifiée). A juste titre, le rapport souligne le très faible poids des docteurs parmi les sortants de l’ENA ou des corps de l’Etat, des modalités de recrutement dans la haute fonction publiques qui sont défavorables aux docteurs et que « les grilles indiciaires de la fonction publique ne prévoient pas de donner un bonus au titulaire d’un doctorat. »

Le problème est d’autant plus d’actualité du fait « des besoins de la fonction publique territoriale qui devrait, dans les prochaines années, renouveler massivement ces cadres de catégorie A. (…) Un tiers des agents de catégorie A devrait atteindre l’âge moyen de départ à la retraite en 2014, la moitié en 2018 et près de 57 % en 2020 ( …). Il y a là un vivier peu connu du monde universitaire, mais qui permettrait aux docteurs, notamment ceux en lettres, sciences humaines et sociales, droit, économie et gestion, d’occuper, au sein des collectivités territoriales, des postes à haute responsabilité. »

Après avoir marqué de fortes réserves juridiques sur « des concours spécifiques [de la fonction publique] pour les titulaires du doctorat », le rapport avance deux pistes. La première consisterait à développer les recrutements sur titre. La seconde mesure consisterait à dispenser les docteurs de tout ou partie des épreuves d’admissibilité, qui sont des épreuves écrites, en considérant que la préparation et la rédaction de la thèse ont déjà permis d’apprécier la culture générale et les capacités rédactionnelles des candidats.

4- Ecoles : vers des doctorats qui n’en n’auraient plus que le nom ?

En deux passages, le rapport confirme des échos que nous avions provenant des universités. Dans un contexte européen où le doctorat est la référence de base, les titres « d’anciens élèves » des écoles (y compris des grandes) ne valent pas grand-chose hors des frontières. Si bien que viennent des propositions de « doctorat » combinant des formes de scolarité et de formation permanente.

« La directrice de l’École nationale d’administration (ÉNA) envisage d’encourager les élèves de cette école à commencer une thèse au cours de leur scolarité pour la finir par le biais de la validation des acquis de l’expérience. En effet, comme l’a fait remarquer à juste titre cette interlocutrice, le titre d’ancien élève, certes prestigieux, ne « pèse rien à l’international ».

« Parallèlement, comme l’a suggéré le directeur de l’École nationale des ponts et chaussées, le travail de recherche-développement en entreprise pourrait être reconnu comme un parcours conduisant au doctorat par le biais de la validation des acquis de l’expérience. Le chercheur concerné pourrait, dans le cadre de ce dispositif, soumettre un document qui présente ses travaux à des rapporteurs nommés par l’université et si celui-ci recevait deux avis favorables, il pourrait être alors présenté à un jury formé dans les mêmes conditions que celles des jurys de thèses classiques. Ces doctorats d’un type nouveau pourraient ainsi aider notre pays à occuper ou récupérer des postes de prestige au sein des structures internationales, publiques ou privées, pour lesquels ce diplôme et une longue expérience professionnelle sont exigés. »

Certes, toute amélioration, même modeste, de la place de recherche dans les cursus des écoles est positive. Certes, on peut adapter les formes du doctorat en entreprise, mais toujours sous contrôle universitaire de bout en bout. Nous ne fermons la porte à rien, si ce n’est que toute décision d’adaptation ou de délivrance de titres nouveaux doit se faire nationalement et non en jouant les universités les unes contre les autres . Le doctorat n’est ni d’abord un parchemin, ni un supplément d’âme. C’est une formation par la recherche et un mode de sélection des élites sur d’autres bases ou d’autres qualités que les écoles. Et c’est donc aussi un temps de formation que l’on ne saurait diluer à l’excès.

Faire que plus d’élèves des écoles soutiennent un doctorat dans leur cursus ou dans le prolongement de celui-ci, avec toutes les facilités pour le faire, est indispensable. Mais on ne peut pas accepter que sans prendre le temps et la disponibilité pour faire de la recherche, les élèves des écoles obtiennent l’attestation d’un double cursus (école et université), leur donnant un avantage compétitif dans la course à l’emploi vis-à-vis de n’importe quel docteur, fut-il comme dirait l’autre, « excellent ».


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