Hommage rendu à Francis Bailly dans la VRS 376 par Remy Mosseri et Henri-Edouard Audier

mercredi 4 mars 2009
par  Administrateur

Tous ceux qui ont interagi avec Francis partagent cet étonnement d’avoir
connu deux personnalités à la fois, que l’on ne voit pas si souvent cohabiter : d’un côté une formidable culture et une
grande rigueur intellectuelle, de l’autre, un humanisme chevillé au corps. Je ne parlerai pas ici de
ses contributions scientifiques, mais plutôt de
l’acteur politique et social. L’éveil militant de Francis s’opère dans le combat contre la guerre en Algérie, à l’UNEF et en parallèle au sein de l’Union
de la gauche socialiste. En 1960, il est membre
cofondateur du PSU, qu’il quittera 3 ans plus tard. Au plus fort des tensions liées aux tentations putschistes des militaires, Francis monte un petit réseau « activiste » dans le cadre du mouvement « Jeune Résistance », et devient président du « Comité antifasciste étudiant de Toulouse ». Les années soixante sont aussi pour lui l’occasion d’un
engagement fort contre une autre guerre, au sein
des « Comités Vietnam ».


Francis est admis comme stagiaire au CNRS
en 1962, puis attaché de recherche l’année sui-
vante (encore à l’époque un statut de contractuel), au laboratoire de physique de Bellevue,où il effectuera toute sa carrière. Il adhère au SNCS,dont il deviendra rapidement membre suppléant de la commission administrative. Bien sûr actif pendant Mai 68,et durant l’occupation du CNRS à Bellevue, il y organise un important travail de réflexion sur le statut des chercheurs -qu ’il reprendra dans les années quatre-vingt autour
de la fonctionnarisation, puis en défendant l’idée
d’un statut européen des chercheurs. L’AG des
personnels et les syndicats exigent et obtiennent la participation des personnels à des
« conseils de laboratoire », statutaires aujourd’hui,mais dont on oublie souvent qu’ils sont le
résultat de mouvements revendicatifs.
Au sortir de Mai 68,Francis (avec quelques
autres)prône la formation de « tendances » au
sein du SNCS, et contribue à un texte d ’orientation visant à regrouper toute l’extrême gauche,
au sein de la « tendance 1 ». Il devient secrétaire
national du syndicat en octobre 1968,poste qu’il
occupera jusqu’en mai 1970. Les années soixante-dix sont,au SNCS comme ailleurs, le cadre
de tensions parfois vives entre options « révolutionnaires » et « communistes ».Devenue minoritaire (1), la tendance 1 mènera une importante
activité de réflexion,qui verra Francis intervenir
sur de multiples questions -organisation de la
recherche,place des femmes,précarité,défense de la recherche fondamentale,demandes sociétales ... À Bellevue, Francis jouissait d’une aura
particulière, qui faisait de sa prise de parole un
moment attendu,même de ses opposants.
Un trait saillant de Francis, c’était son extrême disponibilité, en particulier pour aider les
jeunes chercheurs. Alors que l’on nous serine
d’indicateurs scientométriques instables, il y en
a bien un qui le verrait en tête de tous les palmarès, celui, dans les manuscrits de thèse, du
nombre de remerciements sincères à son égard, pour une aide apportée souvent déterminante.
Le début des années quatre-vingt, c’est aussi
le premier accident cardiaque de Francis, et les
pronostics réservés des médecins lors de
rechutes. Au prix d’une rigueur extrême dans ce
nouveau combat, personnel cette fois, il va y survivre près de 30 ans, et poursuivra une activité
intellectuelle intense, s’ouvrant sur des terrains
pluridisciplinaires, en particulier concernant la
singularité du vivant. Il ne négligera pas pour
autant les activités militantes. Ainsi, va-t-il collaborer pendant plusieurs années avec Armand
Gatti, pour marier théâtre et sciences dans des
lieux a priori improbables -cités,prisons ...
Dans la période plus récente, Francis partageait l’indignation générale face à l’entreprise
en cours de démantèlement de la recherche
publique. Mais ses forces défaillantes le confinaient à quelques avis et conseils,toujours très
lucides.
Rémy Mosseri

Pour cet hommage, au-delà de souvenirs personnels, j’ai utilisé des informations fournies par la famille de Francis, mais également par Charles Zelwer.
1.Elle connaîtra plusieurs scissions,notamment vers la CFDT.


Francis était un être d’une grande capacité d’écoute, d’un sens certain de la répartie et d’une gentillesse peu commune. De là découlait une grande popularité.Je pense qu’il a vécu toute sa vie pour la révolution et ce, dans tous ses aspects. S ’il ne reniait point « l’appropriation collective des moyens de production », il fit partie de la petite minorité qui mesura très tôt les dégâts idéologiques de la
société de consommation, du désastre environnemental qui se dessinait comme de l’importance de la construction de « son » Europe, qui était pour lui une autre façon de dire :« prolétaires de tous les pays, unissez-vous ». Car internationaliste et pacifiste, il fut aussi. Sa
grande force résidait - avant d’être malade - dans son militantisme de terrain, sachant insérer chaque revendication immédiate dans
une pédagogie de construction d’une autre société. Cette force dans son engagement révolutionnaire s ’inscrivait chez lui dans un processus historique dont il se considérait comme un modeste maillon. Engagement qui n’était pas sans rappeler la phrase de Michelet :
« Ce 14 juillet là, les fils vengeaient des siècles d’humiliation des pères ».
Henri Audier

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Hommage F. Bailly VRS376

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