VRS n°415 - Hiver 2018

lundi 17 décembre 2018
par  Administrateur

Le travail des femmes dans l’enseignement supérieur et la recherche



Christine Eisenbeis (1), Anne Roger (2) avec le collectif de rédaction

#Wetoo

Quand on leur donne la parole, les femmes la prennent ! Et elles aussi, #Theytoo, elles ont quelque chose à dire.

Le 6 décembre dernier, une tribune était publiée dans Mediapart, signée par une centaine d’universitaires, femmes et hommes, pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) et appeler à libérer la parole dans cet espace par le biais du #SupToo. Malgré le mouvement #Metoo, la parole des personnes victimes de harcèlement ou agression sexuelle reste en effet difficile, voire impossible, à entendre et faire reconnaître. Le travail est désormais enclenché avec l’association Clashes.

Si nos espaces de travail, université, établissement d’enseignement et de recherche, ne sont pas épargnés par ces violences, ils sont également des lieux où les inégalités salariales et professionnelles entre les hommes et les femmes, l’invisibilité des femmes ou leur difficulté à s’imposer à des postes à responsabilité sont des réalités. De toute évidence, l’académisme universitaire ouvre préférentiellement la porte aux hommes plutôt qu’aux femmes. Les études de genre restent à développer, elles tardent à devenir un axe de recherche digne de financement et de recrutement spécifique. La formation à l’égalité à destination des étudiant·e·s ou des personnels peine à être mise en place alors qu’elle est pourtant devenue obligatoire. Des obstacles de natures diverses se dressent sur la route de l’égalité dans l’ESR, quelques pistes se dessinent pourtant et donnent à espérer.

Les femmes ont beaucoup de choses à dire, dès lors qu’on leur laisse prendre la parole et la pléthore d’articles reçus nous donne déjà la matière pour un futur numéro. Les femmes font des histoires, les femmes font l’histoire, les femmes écrivent leur histoire, elles comptent, elles se comptent. Les femmes discutent, créent, mettent en visibilité des questions souvent occultées et pourtant au coeur de notre travail quotidien : les mécanismes de domination dans le milieu académique et la question du pouvoir, la précarité, les inégalités dans le système de retraite, les primes au mérite qui excluent, le temps de travail, le travail partiel, le télétravail qui « permet » de rajouter une « troisième journée » de travail à la maison, notamment pour les femmes. La politique néolibérale ne met décidément pas les femmes à la fête, malgré les beaux discours et éléments de langage.

Les auteures nous obligent à nous arrêter un instant pour questionner les « évidences ». De belles « disputes » ont émergé, qui font entrevoir des alternatives, y compris syndicales. Les questions qui se posent interpellent et bousculent l’ordre établi. Ces textes se sont nourris des discussions dans nos syndicats, le secteur Femmes de la FSU, le groupe « égalité femmes-hommes » du Snesup-FSU, le groupe « femmes et travail » du SNCS-FSU, le Snasub-FSU et l’institut de recherche de la FSU. Ils alimenteront en retour leur travail et leurs analyses.

On continue.

(1) Christine Eisenbeis, chercheuse Inria, membre du bureau national du SNCS-FSU
(2) Anne Roger, enseignante-chercheure, Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport, Université Claude Bernard Lyon 1, secrétaire nationale du SNESUP-FSU



PDF - 2.5 Mo




édito

Hervé Christofol, Secrétaire général du SNESUP-FSU

Défendons le modèle humaniste et universaliste de l’université française

A l’occasion des rencontres universitaires de la francophonie du 19 novembre 2018, le Premier ministre Edouard Philippe a annoncé une augmentation de 1 500 % des frais d’inscription des étudiants extra-communautaires. Cette annonce avait été soigneusement préparée par la publication des rapports de l’inspection générale des finance (IGF) et de l’inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche (IGAENR) en juillet 2018 ainsi que d’un rapport de la Cour des comptes commandé par les députés LREM en novembre 2018. Ces rapports préconisaient tous une augmentation modérée (dans un premier temps) des frais d’inscription pour l’ensemble des étudiants.

Cette déclaration a eu un retentissement énorme dans la communauté universitaire francophone, alors que les étudiants étrangers doivent déposer fin janvier leur demande d’inscription auprès de Campus France. Ceux-ci représentent en France plus du tiers des doctorants et 14 % des étudiants des premier et deuxième cycles, au sein desquels ils apportent leur créativité, leurs cultures, leurs connaissances et leur motivation. S’ils décidaient de quitter notre pays ou de ne pas y venir, cela conduirait à la fermeture de formations de masters et mettrait en difficulté de nombreux laboratoires.

Comme en Angleterre sous Margaret Thatcher puis Tony Blair, il ne fait aucun doute que la mise en oeuvre de cette augmentation ne soit que la première étape vers une augmentation massive des frais d’inscription pour tous les étudiants en France. L’État ne serait plus ainsi contraint de financer l’enseignement supérieur « public » et les études supérieures basculeraient dans l’économie de marché.

L’université française est mondialement reconnue pour ses valeurs humanistes, universalistes, émancipatrices, son haut niveau scientifique et la qualité de ses diplômes. Ce modèle doit-il être abandonné au profit du modèle anglo-saxon basé sur la théorie du capital humain ? Les universités américaines ou anglaises ne sont plus des lieux de diffusion et de construction des connaissances destinés à former des citoyens, mais avant tout des lieux où acquérir des compétences monnayables sur le marché du travail ; ces compétences doivent être achetées par des étudiants dont l’immense majorité doit recourir à l’emprunt. Ils peuvent être ainsi prisonniers de leur dette de dix à trente ans de leur vie.

Les réactions ne se sont pas faites attendre pour faire échec à ce projet catastrophique. D’ores et déjà, plusieurs dizaines de motions ont été adoptées par les conseils d’universités. Les initiatives de solidarité entre étudiants se multiplient. Des assemblées générales sont ainsi organisées pour construire des mobilisations dès cette fin d’année.

Conformément à notre Constitution, dans les écoles d’ingénieurs comme dans les universités, le service public de l’enseignement supérieur et de la recherche doit être gratuit, laïc, émancipateur, formateur et ouvert à toutes et tous sans discrimination d’origine ou de nationalité.