Suicide d’une nation, mode d’emploi

mercredi 13 avril 2005

par Henri-Edouard Audier

Aggraver la pénurie de scientifiques qui se profile, c’est programmer le suicide d’une nation. Cela ne sera pourtant pas faute de l’avoir dit et redit : la France et l’Europe vont manquer cruellement d’ici quelques petites années de scientifiques, d’ingénieurs, d’universitaires, de chercheurs du secteur public ou privé. Depuis cinq ans nombreux sont ceux qui ont tiré la sonnette d’alarme, individuellement ou collectivement, de l’Académie des Sciences aux syndicats. Cette catastrophe programmée est confirmée avec éclat par deux rapports de l’Inspection Générale de l’Education Nationale et de la Recherche (IGENR), qui viennent d’être publiés à la Documentation Française. La commission européenne ne dit pas autre chose quand elle constate, qu’au regard des Etats-Unis et du Japon, il manque 700000 scientifiques en Europe et donc de l’ordre de 100000 en France.

Or, c’est en ce début de siècle que se joue la qualité de notre recherche et de notre enseignement supérieur pour les trente ans qui viennent. Près de la moitié des scientifiques va devoir être remplacée en dix ans, du fait des départs en retraite. Passer de 2 % à 3 % du PIB pour la recherche implique d’accroître fortement le potentiel humain public et privé. Il faudra faire son deuil d’une politique de l’innovation ou du développement d’industries à forte valeur ajoutée, si on ne possède pas, pour ce faire, les gens formés par la recherche. Et cela dans un pays dont seulement 15 % des cadres ont une telle formation, soit trois fois moins qu’aux Etats-Unis ou en Allemagne. C’est par un facteur de l’ordre de deux qu’il faudrait multiplier le nombre de docteurs formés dans le futur, sans parler du problème des ingénieurs et techniciens de différents niveau.

A contrario de ces impératifs, les signes avant-coureurs du désastre annoncé ont déjà apparu. Sur 3000 recrutements d’universitaires à effectuer annuellement, 600 ne sont pas pourvus, notamment faute de candidats en nombre ou niveau suffisant dans certaines disciplines, EADS annonce qu’ils vont manquer prochainement d’ingénieurs, le nombre d’étudiants dans la plupart des disciplines de base baisse tendanciellement, et plus encore pour ceux qui choisissent le doctorat. Comme le souligne l’IGENR, "le risque est l’épuisement du vivier de jeunes docteurs". En dix ans, "le nombre d’inscriptions en doctorat a fortement baissé. Toutes disciplines scientifiques confondues, en moyenne de 8,4 %, avec des chutes très marquées en physique (- 39 %) et en mathématiques (- 23,6 %). La baisse est sensible dans les disciplines technologiques (-29,3 %)".
Ce même rapport estime qu’aujourd’hui 12 % des docteurs qui se présentent à la "qualification" vont devenir Maîtres de conférence. Mais les projections faites montrent qu’il faudra en prendre plus de 50 % en 2010 pour seulement remplacer les générations (90% en chimie, 87% en sciences de la terre, 69% en sciences de la vie, 55% en maths/informatique, 49% en sciences de l’homme et 27% en sciences sociales). C’est dire que sans un effort considérable et immédiat pour attirer les meilleurs étudiants vers le doctorat, la qualité des recrutements va considérablement baisser à terme. Et inutile de penser à une solution du type "des infirmières espagnoles" : la pénurie de scientifiques qui se profile est européenne, voire occidentale. En ouvrant des perspectives attractives d’emploi et de carrière, en valorisant la thèse dans toutes les activités, c’est un signal fort qu’il faut donner aux étudiants.

Avec de telles prévisions pour l’avenir et vu les forts besoins de développement des laboratoires et des universités, on touche l’incroyable, l’absurde, l’inconcevable, le paradoxe absolu, quand on sait que nous disposons encore de l’ordre de 20000 jeunes docteurs sélectionnés, brillants et formés qui sont voués au chômage, à la reconversion et à l’expatriation. Ils vont ainsi alimenter la recherche, les technologies et les productions du concurrent américain, après vingt ans d’études payés par le contribuable français. Des mêmes sources déjà citées, il ressort que le taux de chômage des docteurs est de 7,9 % contre 1,9 % pour les élèves des Ecoles d’ingénieurs et 5,4 % pour le niveau DEA : "paradoxalement, la poursuite des études vers la thèse semble constituer un handicap. Aux Etats-Unis où la croissance des emplois de chercheurs est trois fois plus forte qu’en France, le taux de chômage des docteurs oscille entre 1 et 2 %. (...) En France, c’est précisément dans les secteurs a priori porteurs de la biologie, des sciences de la Terre et de la chimie que la situation est la plus critique pour les jeunes docteurs".

Considérant cette situation catastrophique, les Etats généraux de la recherche ont proposé une panoplie de mesures complémentaires à la fois pour que la recherche irrigue l’ensemble des activités sociales et pour attirer plus d’étudiants vers le doctorat et le recherche. Au moment où se prépare une Loi d’orientation et de programmation de la recherche, le gouvernement doit faire de ce problème la priorité des priorités. En premier lieu, et dès 2005, il convient d’accompagner la croissance prévue des moyens, d’un plan pluriannuel généreux de l’emploi scientifique, qui fasse qu’un étudiant brillant choisissant le doctorat, soit certain de pouvoir trouver s’il le souhaite un emploi stable, public ou privé, au pire dans les deux années qui suivent l’obtention de celui-ci.

C’est là l’un des blocages majeurs dans les discussions entre le gouvernement et les scientifiques. Pratiquement aucun emploi nouveau n’a été créé en 2005 dans l’enseignement supérieur et la recherche publique, si ce n’est la régularisation budgétaire des emplois obtenus par "Sauvons-la-recherche" l’an passé, et encore car le recrutement baisse en 2005. La réponse du gouvernement à cette question centrale sera révélatrice du degré de compréhension qu’il a eu de ce mouvement, fortement soutenu par l’opinion.

Conscients que leurs demandes conditionnent l’avenir du pays, les universitaires et les chercheurs sont bien décidés à continuer à se faire entendre. Le temps qu’il faudra.

Henri Audier, Administrateur du CNRS, Collectif national de "Sauvons-la-recherche"


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