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jeudi 12 février 2009
par  Administrateur

Madame la Ministre

La Société Française de Physique, la Société Chimique de France et la Société
Mathématique de France qui représentent près de 9000 membres, se permettent de vous
adresser quelques réflexions suite au discours de Monsieur le Président de la République le
22 janvier dernier.

Nous passerons rapidement sur la forme, inutilement provocatrice et méprisante et qui a
choqué nombre de nos adhérents. Il ne faut toutefois pas sous-estimer l’effet déplorable que
ce discours peut avoir sur les jeunes chercheurs, la démotivation qu’il peut produire chez
ceux qui sont déjà en poste. Mais surtout, nos disciplines recrutent chaque année au CNRS
quelques uns des tout meilleurs chercheurs mondiaux ; ne seront-ils pas dissuadés de
candidater dans un organisme dont notre Président affirme ainsi haut et fort la médiocrité ?

Sur le fond, le discours mêle un constat partial et des décisions politiques dont nous
craignons qu’elles n’aggravent la situation ; il est tout à fait légitime que le Gouvernement se
préoccupe d’établir une stratégie nationale de recherche et d’innovation pour les années
futures et qu’il installe une commission de réflexion, composée de scientifiques et
d’industriels, encore faut-il qu’elle pèse sur les grandes décisions, comme ce ne fut pas le
cas pour les Hauts Comités de la Science par le passé.

La feuille de route du Président donne un cadre rigide à cette réflexion. Selon lui, elle doit en
effet se dérouler au travers de structures réformées dont les composantes essentielles
portent sur :
- la place centrale des universités,
- la transformation des Etablissements de recherche en agences de moyens, et
- l’aide à l’innovation par forte augmentation des crédits impôts recherche.
Nous aurions aimé qu’après une stratégie nationale de recherche et d’innovation proposée
par ce comité, définie et acceptée par les tutelles et la représentation nationale, on adapte
ensuite le dispositif d’ enseignement et de recherche avec suffisamment de flexibilité et de
souplesse pour éviter des catastrophes prévisibles.

Nous donnons acte au gouvernement de points positifs comme, par exemple, la
transformation du mécanisme du crédit impôt recherche, son élargissement et l’aide aux
entreprises innovantes qui sont bien accueillis. Nous souhaitons cependant qu’une
évaluation postérieure soit plus approfondie que le simple contrôle fiscal existant.

Nous voudrions redire à cette occasion, ce que nous vous avons déjà exprimé en 2007 et
2008 à propos de la LRU et des réformes du dispositif national de recherche :*

1 - La recherche et la place de la France dans la concurrence internationale

Toutes les études bibliométriques le montrent, la recherche française est en moyenne la
cinquième du monde (ce qui est nettement mieux que sa place en pourcentage du PIB). Les
Mathématiques sont les 2°, la Physique 4°et la Chim ie 5° talonnant le Royaume Uni 4°.
Depuis 5 ans, les chercheurs et enseignants chercheurs ont augmenté leurs publications de
plus de 40% et les citations qui sont le reflet de leur notoriété de plus de 60% dans nos
disciplines. Nous n’aurons pas la cruauté de comparer ces pourcentages à celui de
l’augmentation des crédits aux laboratoires. C’est un raccourci caricatural et injuste de
comparer la production des chercheurs français à leur désavantage face à nos collègues
anglais, pour nos disciplines c’est l’inverse ! Par ailleurs les habitudes des communautés
sont différentes. Les prix Nobel français, C. Cohen Tannoudji, P. G de Gennes en Physique,
J. M Lehn, Y. Chauvin en Chimie, sont loin d’être les champions de la « publiomanie », de
même nos mathématiciens reconnus par la médaille Fields ont en général à leur actif un
volume de publications très petit. C’est un défaut des béotiens en la matière de vouloir
évaluer sérieusement une activité scientifique en comptant exclusivement les publications. Il
faut s’attarder un peu plus sur la qualité de la recherche. Le vrai rayonnement d’une
communauté scientifique se mesure aux collaborations qui se nouent d’un pays à l’autre, aux
visiteurs qui viennent travailler en France dans nos laboratoires, au nombre de jeunes
étrangers recrutés chaque année au CNRS (de l’ordre de 27%), et aux grands prix
internationaux. Sur ces plans, nous n’avons rien à envier à nos voisins européens, et il
faudrait certainement le faire mieux connaître, en particulier si nous voulons rendre notre
pays attractif pour les chercheurs étrangers.

2 - Les structures de recherche

La création au sein du CNRS d’instituts peut améliorer les réactivités dans certains
domaines encore faut-il préserver l’interdisciplinarité et même se donner les moyens de la
développer. Le démantèlement n’est pas une bonne piste, la transformation en agence de
moyens non plus. Les meilleurs laboratoires français sont composés d’un mélange de
chercheurs du CNRS et d’enseignants chercheurs des universités ; si amener un laboratoire
au premier plan mondial demande un temps long, le casser peut être très rapide. La plupart
des universités ne sont pas capables de remplacer le CNRS, elles ne le demandent pas
d’ailleurs. Il reste la nécessité d’assurer un pilotage national de la recherche pour coordonner
les implantations, harmoniser les efforts, réorganiser les secteurs, ce que les universités
prises isolément, si bonnes et bien gérées soient-elles, ne pourront faire.

3 - L’évaluation des Etablissements et des chercheurs

Nous sommes bien sûr d’accord sur la nécessité que les chercheurs et enseignants
chercheurs soient régulièrement évalués . Pour les chercheurs des organismes cela se fait
d’ailleurs depuis longtemps. Pour les universités et les enseignants chercheurs l’évaluation
se fait indirectement lors de la préparation et la conclusion des contrats quadriennaux. Il
manque cependant une évaluation régulière de leur recherche, leur enseignement et de leur
implication dans des taches collectives. Si pour ces deux dernières activités elle peut être
faite localement, pour la recherche il faut des comités scientifiques disciplinaires extérieurs,
si possible nationaux avec des membres étrangers. Le CNU, qui jusqu’ici n’évaluait les
enseignants chercheurs qu’en cas de demande de promotion, n’a pas les moyens de traiter
60 000 Enseignants, de même que l’AERES car ceci n’entre pas dans le rôle qui lui a été
assigné.

Si le CNRS est à la fois opérateur et agence de moyen, il ne constitue pas une exception
française : la DOE et la NIH aux USA, la Max-Planck en Allemagne le sont aussi. Le CNRS,
l’INSERM, le CEA évaluent très régulièrement leurs chercheurs à travers des comités de
visite et des comités thématiques comportant des membres extérieurs et étrangers ; même
si on peut parfois critiquer leur fonctionnement et leur décision, c’est loin d’être une
autoévaluation. Par ailleurs ces organismes ont déjà été évalués par des comités
internationaux, par le CNER et la cour des comptes. La loi de 2005 prévoit que l’AERES le
fasse.

4 - La formation et les doctorants
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Une décision très positive est, pour les futurs docteurs, la prise en compte des études
doctorales comme expérience professionnelle : c’est un pas vers la revalorisation des
salaires des jeunes chercheurs qui est conforme à ce que nous demandions précédemment.
Par contre nous voudrions attirer votre attention sur deux points qui n’ont pas été abordés
dans le discours du président :

- Comment combattre la désaffection des étudiants pour les études scientifiques ? C’est
actuellement la perte d’un vivier qui va durablement obérer l’avenir de la recherche
française et il est urgent que le gouvernement s’en préoccupe.
- Comment améliorer le recrutement des docteurs par les entreprises. Celles-ci manquent
en général en France de cadres ayant acquis une culture scientifique et de conduite de
projet par la thèse. Nous proposons que dans le cadre du crédit impôt le salaire d’un
jeune docteur engagé, notamment dans les PMI et PME, soit déductible à ce titre
pendant les trois premières années dans l’entreprise.

A travers ces réflexions, nous vous réaffirmons les idées que nous vous avions déjà délivrés
fin 2007 et au cours du premier trimestre 2008 par le biais des conseillers et des diverses
commissions qui nous ont entendus ; nous vous transmettons aussi l’émotion et la
désapprobation de nos communautés scientifiques suite au discours du Président de la
République. Nous souhaitons pouvoir vous rencontrer pour développer ces différents points,
qui sont primordiaux pour l’avenir de la recherche française, et donc l’intérêt de notre pays.

En vous remerciant par avance pour l’attention que vous porterez à cette requête, nous vous
prions d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de notre très haute considération.

Yves PETROFF Président de la SFP
Jean-Claude BERNIER Vice-Président de la SCF
Stéphane JAFFARD Président de la SMF

* adresse de nos sites web :
· http://www.sfpnet.fr/
· http://www.sfc.fr/
· http://smf.emath.fr/

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