Pavane pour une infante défaite (26/03/2010)

vendredi 26 mars 2010
par  Administrateur

Pavane pour une infante défaite

Par Henri Audier

« On a redécouvert les valeurs de la droite, le couple liberté-responsabilité, l’autorité, le respect de l’autre et de la loi, le travail. C’est sur ces thématiques du travail et du respect de la loi que la gauche a perdu les élections. Les gens en ont assez de l’ordre moral de Mai 68 : il est interdit d’interdire, le politiquement correct, c’est bien de ne pas travailler, on a toujours des excuses pour cracher à la gueule de son professeur ... ». Non, cette déclaration désinhibée de Valérie Pécresse n’a pas été faite au lendemain des régionales, mais en 2003, au journal Le Progrès (le 11/03/03). Elle témoigne au moins du jugement erroné, du mépris, de la condescendance qu’elle avait déjà pour un milieu dont elle a été appelée à être la ministre. Ce ton contraste avec l’ampleur de sa défaite, dont elle sort profondément affaiblie, tout comme son président-donneur-d’ordres.

Car, n’en déplaise à Valérie Pécresse, ces résultats des régionales sont éminemment politiques. Certes le bilan et les projets des majorités régionales sortantes ont été appréciés. Mais la désillusion vis-à-vis des promesses sarkoziennes ont amplifié les résultats de 2004 : les écarts se sont creusés entre les populations qui ont été goinfrées grâce à la politique de Sarkozy, fiscale notamment, et celles qui en ont pâti. Pour bien comprendre, il faut comparer, à Paris, les scores de Valérie Pécresse dans le 7ème arrondissement (72,25 %), le 8ème (72,85 %) et le 16ème (78,15 %) avec ceux de Jean-Paul Huchon dans le 10ème (72,77 %), le 11ème (71,92 %), le 18ème (72,5 %), le 19ème (72, 98 %) et le 20ème (74,81 %).

Aujourd’hui, il faut en finir avec cette politique autoritaire et arrogante vis-à-vis de ceux qui travaillent dans la recherche et l’enseignement, contrastant avec ces numéros souriants, tout miel, tout sucre, lors des innombrables interventions dans les médias. Depuis près de trois ans, Madame 43 % refuse toute discussion globale avec les organisations représentatives, les cantonnant à corriger quelques virgules dans des textes d’application. Depuis trois ans, la ministre ne dialogue qu’avec elle-même et s’assoit systématiquement sur les avis des plus hautes instances consultatives, qu’il s’agisse du Conseil supérieur de la recherche et de la technologie ou du Conseil national de l’enseignement supérieur et de la recherche. Elle se cache derrière une foultitude de Comités Nicéphore ou Théodule, impulse cette diarrhée de rapports confiés à des personnalités désignées par elle-même, rapports dont on peut sans mal deviner les conclusions rien qu’à travers le choix de leurs auteurs. Leurs conclusions sont d’ailleurs souvent mises en œuvre avant même qu’ils ne soient terminés.

Il faut en finir avec le mensonge systématique sur le prétendu 1,8 milliard de plus pour la recherche et l’enseignement supérieur, chaque année. Hors cotisations retraites, le budget de la MIRES, donc ANR comprise, a stagné depuis trois ans. Que la ministre accepte donc une commission parlementaire pour faire la vérité sur l’évolution des crédits budgétaires et de l’emploi depuis 2007 et même depuis 2002 ! Il faut arrêter de se gargariser avec l’excellence quand on laisse crever des dizaines de milliers de précaires sans avenir, arrêter d’amuser la galerie par des primes stupides, alors qu’un professeur d’université gagne moins, en fin de carrière, qu’un HEC à la sortie de l’école (Le Point, 11/02/2010) ; quand aux rares chercheurs recrutés, niveau doctorat, ils le sont à un salaire trois fois moindre, fussent-ils aussi normaliens ou polytechniciens. Par cette politique étroite et bornée, la ministre fait le vide dans les filières conduisant au doctorat (30 % de moins de docteurs prévus dans 10 ans), vouant la France à choisir pour modèle d’avenir soit la finance, comme la City, soit le tourisme, comme les Maldives.

Il faut en finir avec la démolition de notre système de recherche, d’enseignement supérieur, de formation de maîtres, avec cette vision étroitement utilitariste qui considère en fait que le stock des connaissances est bien suffisant et que le seul problème est de les exploiter, nous vouant ainsi à devenir un pays de deuxième zone. Il faut arrêter la destruction de tout ce qui crée des solidarités scientifiques et humaines, les organismes, les laboratoires, et renoncer à mettre toutes les universités, tous les laboratoires, tous les individus systématiquement en concurrence. Visiblement, la ministre ne sait même pas que la dominante du fonctionnement de la science internationale aujourd’hui, c’est la coopération. Comment ne pas voir qu’il faut laisser aux chercheurs une large part d’initiative scientifique, avec le droit afférent à la prise de risque, et donc qu’il convient de dynamiter toutes les structures technocratiques qui les pilotent, l’ANR, l’AERES, qui vont progressivement devenir le refuge des recasés et des recalés de la recherche, mais qui auront droit de vie ou de mort sur chaque équipe.

Si notre système avait grand besoin de moyens, mais aussi de réformes, c’était pour le rendre plus cohérent, plus simple, plus réactif. Or, en voulant tout piloter et régenter dans le détail, avec pour but de marginaliser toutes les instances où les scientifiques représentatifs pouvaient y avoir une expression, la ministre a créé un embrouillamini de structures dans lequel même l’entomologiste le plus averti ne retrouverait pas ses petits : ANR, AERES, SNRI, Alliances, Instituts, Instituts Carnot, RTRA, RTRS, Fondations de droit bidule ou chose, FCS, PRES, EPCS, EPCSCP, pôle d’excellence, pôle de compétitivité, Campus et aujourd’hui : « Campus d’excellence » qui n’ont, bien sûr, rien à voir avec les précédents. Car la machine à déchiqueter est devenue folle et, tel Saturne, dévore désormais ses propres enfants. Les Campus d’excellence, d’un hyper-élitisme convenu, financés par ce qu’on retirera aux autres, seront constitués d’écoles doctorales, de lambeaux d’université, de (grandes) écoles sur un périmètre donné, découpant horizontalement les universités et faisant exploser les PRES, pourtant souvent accouchés dans la douleur. Et ce gadget démoniaque brise même la LRU, encore trop démocratique, en laissant le pouvoir à un CA peuplé d’administratifs et de financeurs, un Sénat académique étant ravalé au rang de conseiller.

Il faut enfin en finir avec cette dilapidation de l’argent public par des aides à la recherche privée, les plus élevées du monde : plus l’Etat paye, plus les grands groupes se désengagent dans leurs financements propres, inférieurs de 60 % à ceux de l’Allemagne et des Etats Unis, presque trois fois inférieurs à ceux du Japon. Des milliards du Crédit d’impôt recherche distribués, sans évaluation, ni efficacité, aux gros requins et aux petits oiseaux. Milliards qui manquent cruellement à nos organismes et universités.

Car il faut mettre l’étudiant au centre du dispositif, parce c’est là une question qui conditionne l’avenir du pays et la justice sociale. Et il faut avoir une vision hautement élitiste du système éducatif. Non de cet élitisme rabougri, misérabiliste, malthusien qui, au nom de « la sélection des meilleurs », crée une véritable barrière protectionniste à l’accès au savoir aux classes démunies, aux banlieues, aux petites villes de régions. Sélection sociale du fait des conditions de vie, des moyens de subsistance ou des conditions de logement des étudiants ; sélection à coup de filières spécifiques, payantes et ségrégatives, qui se dédouanent en offrant quelques bourses-oboles aux couches pudiquement appelées « démunies ». Non ! l’élitisme devrait être un formidable mouvement de toute la société pour promouvoir et faire réussir dans l’enseignement supérieur un beaucoup plus grand nombre de jeunes, ce serait orienter chacun en fonction de ses goûts et de ses aptitudes, créant par là-même un accroissement de la qualification de tous et une élite, plus nombreuse, plus forte, plus diversifiée dans ses origines et ses capacités. Pour ce, il faut donc renoncer aux pitreries sur la proportion de boursiers dans les (grandes) écoles. Pour s’en tenir à ce seul aspect, il faut mettre en place, non ce misérable « plan licence » sur heures complémentaires, voire réalisé par des moniteurs, mais se donner comme priorité d’assurer un suivi individualisé en alignant le taux d’encadrement des premiers cycles universitaires sur celui des classes préparatoires. On en est très, très loin.

Pour rester objectif, reconnaissons que Valérie Pécresse a eu au moins un grand succès, la conduisant à battre un record historique : celui du plus fort et du plus long mouvement de contestation que l’université ait jamais connu. Valérie Pécresse a toujours eu besoin d’un mentor, Chirac puis Sarkozy, qu’elle admirait, qu’elle servait, qu’elle suivait. Sarkozy étant désormais dévalué, pourquoi Valérie Pécresse ne suivrait-elle pas aujourd’hui le chemin de Xavier Darcos !


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