Les ComUE cannibales

mardi 3 avril 2018
par  SNCS

SNCS Hebdo 18 n°3 du 3 avril 2018

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SNCS Hebdo 18 n°3

Dans un paysage désormais partout contaminé par la « projectivite »*, on s’interrogeait, depuis 18 mois, sur le sort des « initiatives d’excellence » (IdEx), mises en sursis en 2016. Un nouveau rapport vient de fixer leur sort. C’est un gros poisson !

* Projectivite : maladie lentement (mais sûrement) contagieuse apparue sous le règne du président Sarko Ier. La projectivite se manifeste par un éparpillement anarchique, dans des appels à projets, des crédits publics en principe destinés à la recherche scientifique. Les premières atteintes se caractérisent, chez les victimes, par l’invocation compulsive de soucis normalement anecdotiques dans le contexte de la recherche scientifique, du type « j’ai un projet à écrire » ou « j’ai un rapport à faire ». Au second stade apparaissent des réactions de séclusion prolongées, parfois accompagnées d’avertissements du genre « projet ANR en cours, ne pas déranger ». La maladie, si elle n’est pas jugulée par une réaction salutaire de l’entourage, peut aller jusqu’à la mort scientifique, les sujets contaminés à cœur disparaissant purement et simplement de leur laboratoire accaparés, dans d’obscures officines, par l’examen des projets rédigés par les autres. La projectivite peut se présenter sous des formes régionales, nationales ou européennes, avec un nombre de variantes et une rapidité de mutation qui rendent difficile la mise au point d’un vaccin. Le seul traitement connu consiste à renforcer l’immunité des populations par l’administration régulière de SNCSpirine, dont nous tenons un stock permanent à la disposition de nos adhérents.

Christophe Blondel, trésorier national du SNCS-FSU

L’empilement des structures administratives, dans l’enseignement supérieur et la recherche français, a connu une telle accélération au XXIe siècle qu’il peut être utile de rappeler quelles en furent les premières couches, que les ajouts successifs (en particulier au cours de l’ère du hollandien) ont déjà étonnamment pétrifiées.

Au commencement étaient les laboratoires de recherche publics, qui avaient innocemment changé de millénaire tout auréolés des succès obtenus au XXe siècle (CNRS, rapport annuel, chaque année). Alors Sarko vint (à Orsay, en 2008) et déclara : que le chauffage et la lumière soient … pour les seuls chercheurs qui auront adopté la « culture de financement sur projets » ! Le gouvernement de François Fillon - expert s’il en fut en matière d’optimisation de l’utilisation des fonds publics - inventa donc, en 2010, le « Plan d’investissements d’avenir », qui consistait à lancer un « grand emprunt » pour replacer ensuite les fonds empruntés (parlez-en à votre banquier, si c’est rentable ça intéresse le trésorier du SNCS …) et arroser à différents étages (IdEx, LabEx, EquipEx) les chercheurs désormais sélectionnés sur leur capacité à dire d’avance ce qu’ils allaient trouver.

« IdEx », pour « initiatives d’excellence », est une expression curieuse, puisqu’une condition pour l’obtention de ce label - la confirmation vient aujourd’hui - est précisément de supprimer toute liberté d’initiative aux chercheurs de base (qui risqueraient, sinon, de faire des découvertes indésirées). Hélas, pour le « montage » de ces IdEx, leurs grands capitaines, en totale déconnexion avec les rameurs ordinaires que nous sommes, ont éprouvé quelques difficultés à trouver un cap. Aussi les projets soumis au grand jury international chargé de faire le tri connurent-ils des fortunes diverses. Nous en sommes au stade où « Paris-Saclay », « Paris-Sciences & lettres » et « Sorbonne Université », après avoir vu leurs IdEx recalées en 2016 avec un sursis de 18 mois, retentaient leur chance. Le verdict – un nouveau sursis de 30 mois pour les deux premières (nous allons mourir de vieillesse …) – est assorti de recommandations proprement décoiffantes.

Les conseils amicaux dont le « rapport du jury IdEx », publié le 19 mars dernier†, assortit le nouveau sursis, fascinent d’abord par leur capacité à aligner les phrases creuses et délirantes à la fois : « recherche intensive » (par opposition à quoi ?), « création irréversible » (ce qui place les IdEx au-dessus des civilisations - car nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles‡ …), « stratégie propre plus unifiée » (et qu’aucune tête ne dépasse !)

Le clou du rapport est la recommandation – impérieuse - que le président de l’« université » ait « le droit d’auditer et d’amender le projet de budget prévisionnel de toutes les institutions fondatrices, un droit de veto aux propositions de recrutement des enseignants-chercheurs, enseignants et chercheurs des institutions fondatrices ». On a bien lu : ainsi les ComUE devraient, par exemple, se voir reconnaître le droit d’amender le budget général du CNRS … et le droit de refuser les recrutements de chercheurs que celui-ci, ou un autre établissement public fondateur, auraient eu la perfidie de faire sans leur demander leur avis !

Cette folie déclarée a commencé à susciter, heureusement, les réactions salutaires de quelques « membres fondateurs ». Ainsi l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) a-t-elle aussitôt décidé, à la suite de ce rapport stupéfiant, de retirer sa candidature au statut de membre plein de l’IdEx Paris-Sciences & lettres, arguant de ce que de telles conditions n’avaient jamais été envisagées.

Cet exemple sera sans doute rapidement suivi par d’autres membres des IdEx visées, du moins par ceux qui n’auront pas perdu de vue que la liberté de recherche et d’enseignement est la première condition d’avancées réellement fécondes. Le recrutement par un concours national, dans les établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), est la garantie de sa qualité ; il n’est pas question que ce niveau de recrutement soit rabaissé par d’étroites stratégies locales, fussent-elles « unifiées » ! Un « droit de veto » … On en est là ? MM. les présidents des ComUE en sursis veulent-ils dévorer le CNRS et les autres organismes de recherche ? Le SNCS dénoncera tout projet de modification des statuts des EPST ou de leurs personnels qui conduirait à aliéner leur gestion et s’y opposera fermement. Nous saurons nous défendre contre les cannibales !

† en ligne en http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid127921/session-du-jury-initiatives-d-excellence-idex.html
‡ Paul Valéry, La Crise de l’esprit, N.R.F. (1919)


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