Farces et attrapes budgétaires.

vendredi 27 mai 2016
par  Administrateur

SNCS-Hebdo 16 n°5 du 27 mai 2016

PDF - 367.2 ko
SNCS-Hedbo 16 n°5 version PDF

La course permanente aux financements nous en a hélas donné l’habitude : c’est toute l’année la saison du budget. Il n’est toutefois pas (encore) banal que quatre de nos plus grands organismes de recherche publics puissent, le vendredi, perdre chacun plusieurs dizaines de millions d’euros de crédits ... et le mercredi suivant les retrouver !

Résumons : vendredi 20 mai le CNRS, le CEA, l’INRA et l’INRIA apprennent qu’un « décret d’avance » va les priver, en 2016, de 134 M€, à la fois en autorisations d’engagement et en crédits de paiement (des vrais euros-avec-lesquels-on-peut-payer, du lourd) ! Devant l’émoi provoqué par cet oukase, l’avalanche de réactions syndicales et la dénonciation, par quelques prix Nobel, d’un « suicide scientifique et industriel », le ministère de l’éducation nationale publie, lundi, un communiqué annonçant que les millions seront pris « sur les fonds de roulement disponibles (sic) et les trésoreries, sans mettre en cause l’exécution des budgets prévus ». A le prendre au pied de lettre, la fonction même d’un fond de roulement étant d’être « disponible », ça ne sentait pas encore très bon ...

Mercredi – ouf ! – les ministres annoncent avoir « neutralisé les conséquences du décret pour les organismes ». Ils ne les avaient donc pas tout à fait neutralisées lundi ?

Pendant ce temps-là, à l’ouest (de la montagne Sainte-Geneviève), le président de la République déclarait (lundi) que « ça va mieux » et saluait « le rôle important que doit jouer le monde de l’enseignement supérieur de la recherche ». Eh oui ...

Quelle moralité tirer de cette pantalonnade ? L’interprétation qu’en faisait, le 25 mai au soir [1] le secrétaire d’État à l’enseignement supérieur et à la recherche, selon laquelle le budget de l’État est géré par des gens qui ne comprennent rien à la recherche, ne fait même pas sourire. Ce que fait le gouvernement pour freiner autant que possible, quoiqu’il prétende, la revalorisation du titre de docteur (extension, par exemple, de la possibilité, inouïe, pour les recteurs de ne pas l’avoir ...) n’incite pas à penser que ça va rapidement changer. Ce que des incompétents (c’est le ministre qui le dit, nous n’oserions pas ...) ont fait lundi dernier, il y a tout lieu de craindre qu’ils le recommencent lundi prochain.

Nous ne sommes pas sortis de l’auberge. On note avec consternation que, dans cette histoire, l’avis des commissions des finances, tant de l’Assemblée nationale que du Sénat, a compté pour du beurre. Avaient-elles demandé toutes deux que les annulations de crédits frappant les organismes de recherche soient rapportées ? Le secrétaire d’État au Budget Christian Eckert n’en déclarait pas moins, droit dans ses bottes, que « la trésorerie du CNRS lui permet de financer ses projets » et qu’il n’envisageait pas de modifier le décret [2]. Le financement par la trésorerie ... Quelle magnifique idée ! On sortait tranquillement avec, en poche, juste de quoi acheter le pain, M. Eckert surgit et nous dit que, puisque notre poche n’est pas vide, c’est bien que nous avons de quoi acheter le beurre. Qui a dit incompétent ? Le budget de l’État est réglé, au jour le jour, par l’inventeur de la tartine de beurre sans pain …

Pour nous consoler, Najat Vallaud-Belkacem annonçait également mardi (tous les jours des millions valsent ...) que l’Agence nationale de la recherche (ANR) allait recevoir une rallonge de 65 M€. On s’interroge sur la façon dont, à cet instant où les annulations de crédits n’avaient pas encore été « neutralisées », cette rallonge de 65 M€ pouvait prétendre compenser une perte de 134 M€. L’ANR fonctionne de façon tellement opaque que, peut-être, les millions qu’elle distribue (quand on arrive à les lui ré-arracher) ont un pouvoir de dédoublement magique … Mais on voit bien l’idée du gouvernement : continuer la déstructuration en donnant toujours moins ou (à contrecoeur) juste autant aux organismes et donner, pour faire semblant d’augmenter le budget, un peu plus à l’ANR. Son rabaissement, pendant la période la moins néfaste du quinquennat, n’aura été qu’une correction éphémère.

« Les recrutements de chercheurs ne seront pas non plus [affectés], ils seront maintenus au niveau prévu », dit encore madame Vallaud-Belkacem. Quel niveau prévu ? Tout ce qu’on peut prévoir – nous l’avons déjà souligné – c’est qu’au niveau de recrutement minimal des deux dernières années, nous sommes sur la pente du déclin. Hélas ce que notre ministre a prévu - si elle a prévu quelque chose – ne semble guère pouvoir être autre chose que de continuer la descente. Non, madame la ministre, nous n’avons rien prévu ! Tout dépend en fait du budget 2017. Nous demandons qu’il marque enfin une renaissance et permette d’afficher, puisque « ça va mieux », à nouveau des campagnes de recrutement à la hausse.

La France, contrairement à ce qu’on nous serine, ne manque pas de moyens. Passons sur les 6 milliards du si mal nommé « crédit d’impôt-recherche », dont le bilan est tellement honteux que droite et « gauche » sénatoriales se sont liguées pour empêcher la publication du portrait peu flatteur qu’en avait fait un rapport parlementaire. Moraliser un tout petit peu ce monstre fiscal nous ferait pourtant déjà tellement de bien ! Mais même sans toucher au CIR, nous avons des milliards. Lundi (toujours) le président de la République annonçait en effet une troisième vague du Programme d’investissements d’avenir (PIA3), dotée de 10 G€ et dont la moitié doit aller à la recherche. Nous sommes riches, riches à milliards !

Des esprits chagrins diront bien qu’on n’a pas vu grand’chose, dans nos laboratoires, des PIA1 et 2. Ça dépend où ! Sur le plateau de Saclay, où la densité des grues est maintenant tellement élevée qu’elles cachent le soleil, les marchands de béton se frottent les mains. Mais les milliards dévolus à d’autres IDEX ont disparu du jour au lendemain ! Tel est le financement de la recherche aujourd’hui. Les millions valsent, les milliards s’envolent ... Sur le terrain les chercheurs, ingénieurs et techniciens doivent faire toujours plus avec toujours moins.

Il est temps de revenir à une politique de soutien à la recherche sérieuse, dont le premier signe doit être un budget 2017 digne de ce nom. Nous y veillons.


[1Lors de l’émission Le Téléphone sonne, sur France Inter, face au climatologue Jean Jouzel, signataire de l’« appel des prix Nobel », et au secrétaire général du SNCS-FSU.

[2Le Monde daté du 26 mai.


Annonces

Comment nous contacter

  PNG - 1.5 ko   PNG - 1.2 ko


La VRS (trimestrielle)

JPEG - 330.2 ko ->http://sncs.fr/La-VRS]


SNCS-Hebdo

JPEG - 230.3 ko