Éliane Daphy & Minh Ha-Huong , « J’ai vu que t’étais connu de Hal. Conte à rire », VRS no 382, septembre 2010

mercredi 8 septembre 2010
par  Admin

J’ai vu que t’étais connu de Hal
Conte à rire [1]


La VRS propose en pdf une version luxe richement illustrée et augmentée (16 p.).

PDF - 1.4 Mo

Avertissement. Les didascalies sont indiquées en italique. Ce texte est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages réels dans la vraie vie, ou avec des situations existantes dans le présent, passé et futur, serait - comme il convient de l’expliciter - totalement indépendante de la volonté de l’auteure. Une précision pour nos amis contributeurs arXiv : ce conte facétieux, richement illustré, concernant plus spécifiquement les SHS, peut être mis entre toutes les mains. Il divertira agréablement tous les chercheurs et enseignants-chercheurs et petits personnels administratifs et techniques d’accompagnement scientifique.

Modeste Zigomard et Ugène Déhaire-Déheu. À la cafétéria, après la cantine.
― Tiens, j’ai vu que tu étais connu de Hal !
― Ah tiens donc ! Très honoré ! Et c’est qui, précisément, ce Al ?
― Hal, le serveur internet.
― C’est quoi, ce truc « hale » ? Ça a un rapport avec H.-A.-L. ?
― Oui, on prononce Hal, tu sais, comme le robot de 2001, l’Odyssée de l’espace, le film de Kubrick, tu connais ? C’est de l’auto-archivage scientifique sur internet. Hal est un serveur d’archives ouvertes où les chercheurs peuvent déposer leurs publications eux-mêmes. En anglais, on dit « self-archiving ». Chez nous, on dit « contribution scientifique directe » ou « C.-S.-D. » ou « auto-archivage ». Et toi, tu as 148 notices sur Hal.
― Oh ! 148 ! Pas mal ! Et toi, t’en as combien, si je peux me permettre ? Tu le sais ?
― Oui, je le sais, évidemment. Moi je suis un true contributeur en auto-archivage. Je dépose tout seul mes publis. J’ai 35 publications en ligne en texte intégral, plus une vingtaine pour mes deux doctorants et pour mes auteurs dans des ouvrages que j’ai dirigés. J’ai mis ma thèse, deux bouquins, dont un épuisé des éditions CNRS avec le pdf maquette propriétaire éditeur autorisée, l’autre en version auteur. Plusieurs articles, entre autres celui de 1993 dans le bouquin avec Machin, avant mon intégration. Pas grand-chose, en comparaison de toi, mais je n’ai aucune notice. Comme la bibliométrose, ce n’est pas trop mon truc... Zéro notice, telle est ma politique.
[Crise de fou rire de Zigomard]
― Mais pourquoi tu rigoles comme un bossu ? Je ne comprends pas bien. C’est quoi, exactement, la différence entre « notices » et « textes en intégral » ? Et que viennent faire dans cette histoire ton trou et la bibliométrie ?
― Comment t’expliquer ? Tu comprends la différence entre avoir dans ton assiette un délicieux gâteau plein de crème ou seulement une photo couleur du gâteau ?
― Oui, mais je ne mange plus de gâteau, je fais du cholestérol. C’est normal à mon âge, rien de grave, mais le docteur m’a mis au régime et... Enfin, je m’égare, recentrons-nous, s’il te plaît. Je ne vois pas le rapport entre mon cholestérol pardon tes gâteaux et ton H.-A.-L., pardon, Hal ?
― Je vais essayer une autre métaphore : tu saisis la différence entre regarder une super nana danser à la télé et tenir cette nana dans tes bras ?
― Oui, je comprends, mais vraiment, je ne vois pas ce qu’il y a de tellement drôle, ni le rapport avec tes 35 « en intégral » ?
― Le rapport, c’est que tu as sur internet, visibles des collègues et du monde entier, 148 photos de jolis gâteaux. On dit « notices » pour les références bibliographiques sur Hal, serveur d’archives ouvertes. Moi, j’ai donné 35 gâteaux, texte en intégral, on dit aussi « plein texte » pour la traduction de l’anglais « full-text » : dégustation libre et gratuite, c’est pour ça qu’on dit « archives ouvertes ».
― Mais non, pas du tout ! Tu racontes n’importe quoi, j’ai jamais fait ça ! J’ai rien fait du tout avec internet. Je ne connaissais même pas ce truc avant que tu m’en parles, là, ton H.-A.-L. Et je suis à fond contre la bibliométrie, tout le monde le sait. Allez, salut, s’cuse-moi, j’ai un article à finir, je suis en train de couler tellement j’ai de boulot.

Déhaire-Déheu, de retour chez lui, se précipite sur son ordinateur. Devant l’écran, in petto.

Bon, j’ouvre mon Explorer. Voilà Gogol.
Comment ça s’écrit son truc ? H.A.L. ? Archive ouverte ? Archives ouvertes ? Tiens, c’est connu sur Gogol. http://hal.archives-ouvertes.fr/
Voyons, voyons, faisons attention : Accueil, Dépôt, Consultation, Recherche, Services ?
Recherche. Bon. « Recherche simple » ou « recherche avancée » ? Je choisis « recherche avancée », je ne suis pas un médiocre.
http://hal.archives-ouvertes.fr/ind...
« Auteur (nom) est exactement », je tape mon nom, ça, je sais faire. Attention aux accents ! Voilà, c’est bon.
Qu’est-ce que j’obtiens comme réponses ?
Mais qu’est-ce qu’il a raconté, cet imbécile, j’y suis même pas !
Et lui ? Tiens, c’est vrai ! Il en a 35 !
Voilà sa thèse... Son bouquin épuisé aux éditions CNRS... Son article dans le bouquin dirigé par Duchmoll... Celui dans le bouquin de Machin où ce pauvre Zigomard était « collaborateur » sans son nom sur la couverture alors qu’il s’était cogné tout le boulot...
C’est quoi, ce petit logo qui ressemble à une feuille cornée à gauche des titres ? Et si je clique sur le titre du bouquin sur la liste ? Tiens ! Ça ouvre une nouvelle page avec le titre, le résumé, le labo, les disciplines. Et sur « fiche détaillée » ? L’adresse et le site du labo, et les mots-clefs. En plus, le mail de l’auteur, sa page web, la langue de la publi, et même des commentaires. Bien. Ça m’a l’air très bien fait. Ah, en bas, le logo pour fichier pdf, celui-là, je le connais.
Je clique dessus, ça télécharge le fichier, ça marche, pas de 404. J’ouvre le fichier, c’est quoi ? Encore de la pub et un bon de commande, comme d’habitude ? Hein ? Quoi ? Son bouquin CNRS épuisé en entier, ça alors ! Mieux que sur Gogol book, quand même. On dirait qu’on peut couper, coller, faire des recherches dans le pdf. Tiens, je vérifie, pendant que j’y suis : oui, le jeune Zigomard m’a bien cité dans son bouquin, à plusieurs reprises.
Bon, bon. Je me demande si Gogol Scholar connaît H.-A.-L. ? On dirait bien que oui.
Regardons encore pour moi, ça m’étonnerait que j’y sois, je ne connaissais pas ce truc, mais ça m’a l’air intéressant. Cherchons encore.
Machin, il en a combien ? Ah tiens donc, il en a 3, rien que des co-signés, je ne comprends pas pourquoi. Il a mis sa thèse ? Ça m’étonnerait, ha ! ha ! ha ! Non, je ne la vois pas.
Duchmoll, il y est aussi ? Lui, ça m’étonnerait encore plus, il ne publie plus rien depuis des lustres, il passe son temps à diriger des conseils scientifiques de ceci et cela, des programmes à l’étranger, à causer à la télé et à la radio, à écrire des tribunes dans Le Vespéral de référence et dans le Journal du grand parti des travailleurs. Il est super bon pour faire son beurre. Ma parole, Ugène, tu es jaloux, tu deviens mesquin, reprends-toi !
Hein ? Quoi ? Si, il y est, Duchmoll ? Avec son doctorat d’État, le pdf de son doctorat, c’est vraiment un truc de fou. Mais il a fait un bouquin de son doctorat, un best-seller, en plus ! Je pensais qu’il était encore en vente !? Je vérifie sur Amazon, oui, il est encore en vente. Y a aussi son dernier bouquin, le réédition en poche de son CNRS éditions épuisé, 10 €.
J’y comprends que couic...
Bon, faut que je cherche encore, pour moi ; il ne les a quand même pas inventées, mes 148 « notices », Zigomard. C’est quoi ce petit machin à cocher en bas : « voir aussi les notices bibliographiques ? ».
Ne t’énerve pas, mon petit Ugène, essaye encore.
Je coche la case « notices bibliographiques », je remets mon nom, je relance « rechercher ».
Et ça donne quoi ?
Toujours rien ?
Nom de dieu, 148 ! Il avait raison. Première page, deuxième page, troisième page. Je ne vois pas les petits logos, à gauche des titres, quand je clique sur un titre sur la liste, je ne vois pas le pdf... Même pas le résumé, c’est service minimum... Ah, j’ai compris ! Le petit machin , c’est pour dire qu’il y a le pdf. C’est ça que l’autre appelle « en intégral » !
148...
148 PHOTOS DE NANAS QUI MANGENT DES GATEAUX !?
Il y a 148 preuves que j’avais rien compris du tout...
Quelle histoire ! Mais je n’ai rien fait, moi, je n’ai jamais rien demandé à personne. Mais qui donc a pu me faire une telle saloperie ? Va falloir que je fasse mon enquête.
À qui donc je pourrais demander ? Pas à l’autre ricaneur avec son bouquin en intégral en pdf, il va encore se moquer... Je déteste ça. Mais qu’est-ce qui se passe avec son Hal ? Je vais voir ça demain matin avec la petite secrétaire.

Déhaire-Déheu et Ma Petite, le lendemain matin au labo, dans le bureau de la secrétaire.

― Vous connaissez Hal, Ma Petite ?
― Oui, Monsieur Déhaire-Déheu. Hal, ce sont les archives ouvertes, le mouvement international OAI, comme Open Archives Initative, pour promouvoir la diffusion des publications scientifiques en accès libre gratuit. Pour les SHS, il y a Hal-SHS. Votre ami le directeur du département SHS du CNRS avait envoyé un mail à tous les personnels des laboratoires SHS pour les inciter à déposer sur Hal-SHS. Je l’avais fait suivre à tous les membres du laboratoire, vous vous en souvenez ? En juin 2005 ? Mademoiselle Personne, notre documentaliste, qui était très triste de la fermeture de « publi-CNRS », a fait une très belle collection d’archives ouvertes pour notre laboratoire sur Hal-SHS. Elle a réussi à transférer par protocole automatique toute notre banque de données bibliographiques depuis publi-cnrs, sans avoir à saisir de nouveau les informations. C’est formidable, l’informatique, ça fait gagner beaucoup de temps. Au début, c’est un peu difficile, mais vraiment, on y gagne à s’y mettre. H.-A.-L. a beaucoup participé, ils ont tout prévu, ils ont aidé à faire le transfert, tout était bien expliqué.
Rendez-vous compte, c’est magnifique, pour notre laboratoire, il y a déjà plus de 4850 publications en ligne en archives ouvertes ! En plus, c’est très pratique, les archives ouvertes, cela permet de faire facilement la liste des publications pour le rapport d’activités scientifiques du labo. Ça marche aussi pour les CRAC des chercheurs, et aussi pour le tout nouvel outil d’évaluation, le RIBAC. On peut même faire des statistiques sur les téléchargements dans les collections, sur le nombre d’articles, c’est vraiment bien fait ! Les Chercheurs sont très contents de cet outil de libre diffusion des publications scientifiques en accès gratuit. La preuve ? Il y a plus de 100 000 dépôts SHS sur H.-A.-L. !
Avec notre collection d’archives ouvertes, on prouve bien que nous sommes le meilleur laboratoire d’excellence, Monsieur. Regardez, je vous montre.

Ma Petite s’active sur l’ordinateur : sur la page d’accueil s’affiche le titre :
« Archives ouvertes du CRMST »
3 documents, 957 notices

Et un texte de présentation :
« Bienvenue sur la collection des Archives ouvertes du CRMST
Centre de recherche en modernité sociétale transformationnelle - Unité moderne de recherche 79232
Centre nationalisé des recherchants soviétiques / École des hauteurs éclairées de la sagesse sauvegardée Vous pouvez consulter sur cette archive ouverte Hal-SHS. toutes les publications du CRMST
qui participe au mouvement international Open Archive Initiative »

― Et voilà le travail ! Et Vous, Monsieur, je clique sur « consultation, liste par auteur »...
Je clique sur la lette D, voilà votre nom. Regardez, Monsieur Déhaire-Déheu, c’est magnifique ! Vous avez 148 archives ouvertes ! On a mis tout, tout ! Vos livres, vos articles dans Le Vespéral de Référence, vos interventions dans des séminaires, vos publications à paraître annoncées sur votre page web personnelle sur le site du labo et dans le rapport d’activités.
J’espère que vous êtes content ?
― Oui, oui, je savais, merci beaucoup. Zigomard m’en avait parlé.
― Zigomard ? Modeste Zigomard ? Mais ils n’ont presque pas d’archives ouvertes, dans son laboratoire, moins de 150, nous avons regardé avec la documentaliste, je vous montre. Je clique, voilà la page d’accueil par collection du Labo de Zigomard. 135 documents, 1 notices.
136 pour tout le laboratoire, qu’est-ce que je vous disais ! Presque rien ! En plus, les chercheurs, les pauvres, ils doivent faire le boulot tout seul. Il en a beaucoup, Zigomard, en archives ouvertes ? En tous cas, ça m’étonnerait qu’il en ait autant que vous : 148, c’est vraiment beaucoup, vous devez être parmi les meilleurs ! Nous allons rajouter les références précises de votre nouvel article sur les dangers de l’évaluation bibliométrique, paru dans la Revue de Grande Notoriété Monopolistique de Rang A++++ de la France (Embargo 99 ans).
Je sais qu’il est sorti, il est en ligne sur le site d’archives ouvertes accespayant.org. Tous les doctorants qui ont vu le résumé en libre accès me demandent le login et le mot de passe donnés par le service du Centre nationalisé des recherchants soviétiques, pour le consulter gratuitement.

Et vous, êtes vous « connu de Hal » ?
http://hal.archives-ouvertes.fr/

Hal /aut/Prenom+Nom



[1Éliane Daphy, membre du bureau national du SNCS, ingénieure d’études CNRS 2e classe (indice 510).


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