A l’X, au pays des merveilles. (07/12/11)

mercredi 7 décembre 2011
par  Administrateur

Par Henri Audier

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L’an passé, la presse avait rapporté que le PDG d’EDF avait piqué une crise à la lecture d’un article portant sur la politique énergétique de la France et signé d’un professeur de Paris-Dauphine ; il avait même menacé de retirer le soutien d’EDF à la fondation de cette université. On sait moins que plusieurs sponsors de l’Ecole d’Economie de Paris l’ont quittée pour aller vers celle de Toulouse. Aujourd’hui, c’est la Fondation de l’Ecole Polytechnique (EP ou X) qui fait ses « demandes » au CA de la dite Ecole (1), montrant ainsi que les Fondations, universitaires ou partenariales, entendent jouer un rôle politique toujours plus grand, du moins sur les sites où les grands groupes « investissent », pour utiliser leur vocabulaire.

L’enjeu est dans ce cas rien moins que le plateau de Saclay. Nous avions attiré l’attention l’an passé sur la création du « PRES » ParisTech, qui regroupe les 12 écoles « les plus prestigieuses » à leurs dires, et sur ses ambitions : « cette perspective de ParisTech est couplée avec le déménagement de huit écoles sur le plateau de Saclay, voire à une OPA sur l’opération « Campus de Saclay ». Cette orientation, marquée par « l’obsession » du classement de Shanghai, ne correspond ni à l’intérêt des écoles, ni à l’aménagement de l’Ile-de-France, encore moins au rôle que devraient jouer les écoles d’ingénieur dans le développement technologique dans les grands pôles universitaires. » (2)

C’est bien sûr dans ce cadre qu’il faut situer la motion récente du CA de la Fondation de l’Ecole Polytechnique : « Considérant que le risque d’évolution de l’Idex de Paris-Saclay vers un modèle de gouvernance et de fonctionnement s’éloignant à la fois des valeurs propres de l’Ecole Polytechnique, de la politique qu’elle a mis en œuvre pour figurer parmi les meilleurs établissements supérieurs (...), le CA de la Fondation recommande à l’Ecole Polytechnique d’exprimer son désaccord sur deux points essentiels du projet avant la date de dépôt du dossier Idex de Paris-Saclay fixée au 8 décembre ». Les deux points soulevé exigent que l’Ecole soit « co-accréditée » à « co-diplômer au niveau master et doctorat avec l’université Paris-Saclay [???] » et qu’elle soit assurée « d’une autonomie de gouvernance lui permettant de rester fidèle à ses valeurs ». « A défaut de réponse favorable sur ces deux points, la Fondation demande que l’Ecole Polytechnique se retire du projet Idex de Paris-Saclay ».

En relation ave certains cercles gouvernementaux, le pseudo-PRES ParisTech (dont Polytechnique et les Mines font partie) veut mettre la main sur toute l’opération Saclay, le milliard spécifique du Grand emprunt et l’Idex. Dans le bras de fer pour faire plier l’université Paris-Sud notamment, la Fondation est donc montée en première ligne.

Quelques détails : la Fondation est présidée par par Thierry Desmarest (ex PDG de Total). Sont notamment membres de son CA : Jean-Martin Foltz (ex-PDG de Peugeot), Jean-François Dehecq (ex-PDG de Sanofi), Daniel Dewavrin (ex-président de l’UIMM), Charles de Croisset (conseiller chez Goldman Sachs) et l’incontournable Denis Rancque (ex-PDG de Thalès). Du « beau monde » ...

Le mixage entre grandes sociétés, polytechniciens (corps de mines de préférence), hauts fonctionnaires d’Etat (polytechniciens de préférence) a des racines profondes datant du gaullisme, avec ses zones d’ombres et ses réussites technologiques. Ainsi, les principes à la base de l’opération Saclay-ParisTech (regroupements des écoles, fondations) ont été exposés en 2004 à une délégation de SLR (dont faisait partie l’auteur) par Denis Rancques, qui prenait alors la suite de Jean-Louis Beffa à la direction du corps des mines. Ce n’est sans doute pas un hasard si, début novembre, le CA de l’Ecole des Mines, présidée par ... le même Denis Rancques, refusait d’entrer dans l’Idex Saclay (3).

Certes, l’arrogance de la Fondation se fonde pour partie sur sa richesse. Toutefois, on peut se demander s’il n’y aurait pas une forme d’abus de biens sociaux s’il s’avérait que les « dons » à l’Ecole proviennent d’abord et avant tout de sociétés dirigées par des anciens élèves. Il y a plus de 10 ans, alors qu’il était membre du CA de l’X (seul élu pour les 4 ou 500 personnels des laboratoires), l’auteur avait fait part de son étonnement de voir la masse énorme d’argent recueillie par l’Ecole Polytechnique au titre de ... la taxe d’apprentissage, la dite taxe étant originellement dédiée aux élèves modestes des lycées techniques. La France ne peut pas marcher à coups de carnets d’adresses.

D’ailleurs, cette arrogance paraît totalement abusive à considérer : que les personnels des laboratoires de l’X (et de d’autres écoles) sont pour l’essentiel payés par le CNRS, l’INSERM et d’autres universités (à l’exception des ITA) ; que les doctorants locaux proviennent de partout, mais qu’il y a peu de polytechniciens parmi eux ; que peu d’enseignants permanents sont payés par l’Ecole, les cours étant souvent effectués en heures supplémentaires (donc à moindre coût) par des enseignants venant de diverses universités et du CNRS. Sans les autres universités (et d’abord Paris-Sud) et sans le CNRS, il n’y aurait donc plus d’Ecole Polytechnique. Cela impliquerait sans doute plus de modestie de la part de la Fondation !

Cela ne veut pas dire que l’auteur soit pour autant favorable à « la suppression des grandes écoles ». Il souhaite avant tout qu’elles coopèrent étroitement avec les universités proches d’elles sous forme de cursus croisés, de segments d’enseignements communs, de laboratoires sous double tutelle, etc. La délivrance des diplômes relevant des universités ou d’accords avec celles-ci (4).

Lorsque le processus de négociation avec les universités n’aboutira pas, il faudra alors cantonner ces écoles dans leur mission initiale (5), à savoir la formation d’une partie des fonctionnaires dont l’Etat a besoin : les ENS (voire une nouvelle forme d’IPES) pour la formation des enseignants (primaire et secondaires) ou des chercheurs, l’Ecole de la magistrature pour celle des magistrats, les Ponts pour celle des ingénieurs de l’Equipement et Polytechnique pour former ... des militaires, comme le voulait feu-Napoléon.

On pourrait même fusionner Polytechnique, Saint-Cyr et Navale pour fonder une école qui serait alors réellement très, très grande. Simple question de prestige ... Des économies d’échelle devraient du reste être faites en choisissant un même uniforme et une même épée d’apparat. RGPP oblige.


(1) Dépêche AEF, 29 novembre 2011

(2)http://blog.educpros.fr/henriaudier/2010/07/10/paristech-un-regroupement-d’ecoles-deguise-en-pres/

(3) Le propos n’est pas de défendre ici les Idex, structure qu’il faudra - parmi d’autres - remettre à plat.

(4) Avoir autorisé 40 écoles de commerce, souvent privées, payantes et à « prépas » intégrées, à délivrer des masters a été une faute lourde de conséquences pour les universités.

(5) Il n’est pas scandaleux de payer les étudiants des écoles formant les fonctionnaires d’Etat, vue la modestie de la plupart des carrières correspondantes, à deux conditions : (i) qu’il y ait d’autres voies d’accès à ces métiers et (ii) qu’ils remboursent l’entièreté du coût de leurs études s’ils ne restent pas ensuite 15 ans au service de l’Etat.


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